jeudi 13 juillet 2023

Littérature

Lectures de jeunes gens (2) : Marinette

 

Fille aînée d’une famille plutôt aisée, Marinette est choyée par ses parents. Externe, elle bénéficie  d’une chambre individuelle dans l’appartement familial au bas de la rue Ornano – à dix minutes à pied du centre ville ou du plateau de la Croix-Rousse - elle est plus qu’Albert au fait de la vie culturelle lyonnaise. Elle est en mesure d’acheter des livres en librairie et d’assister à des conférences (dont une sur « la femme idéale »...) Elle va régulièrement au spectacle, accompagnée par sa mère ou ses deux parents, qui lui offrent un spectacle de music hall au Lido. Elle assiste à une représentation du Pays du sourire, même si ses pensées amoureuses couvrent quelque peu la voix du ténor. Aux  Célestins, elle assiste à la représentation de Phèdre, du Malade imaginaire, de Pelléas et Mélisande, des Monstres sacrés de Cocteau.  Dans les cinémas de la presqu’île ou au Chanteclair de la Croix-Rousse, elle va voir Fernandel dans La Fille du puisatier, L’Acrobate, Histoire de rire. Elle visite (sans plaisir) l’exposition sur les chefs d’œuvre de la peinture espagnole au palais Saint-Pierre. Vêtue de sa veste zazou, elle s’enthousiasme pour Charles Trenet, elle aime les chansons d’amour que diffuse la radio et ne répugne pas à apprendre à danser sur des airs populaires.

Son tempérament inquiet et rêveur la portent vers l’écriture poétique, vers ce qui est « beau, simple, sincère », vers ce qui lui apporte « une consolation ». « Joie », « amour », « sourire », « indépendance », telles sont ses valeurs. On n’est alors pas étonné de la voir adhérer aux Nourritures terrestres de Gide (1897) ou au plus récent Que ma joie demeure (Giono, 1935), qui composent le tuf de son univers intérieur (« mes livres », « mes bouquins »). Les Thibault, qu’elle cite en écho à ce que lui en dit Albert, Les Hauts de Hurlevent, Climats d’André Maurois, Le Grand Meaulnes figurent parmi les romans qu’elle se propose d’acquérir. C’est aussi le cas du Patriote de Pearl Buck (1940) ou de Poussière de Rosamond Lehmann (1929), dont on ne sait si finalement elle les a lus. En revanche, Verlaine, revient régulièrement  dans ses lettres, ou encore Baudelaire qu’elle recopie avec la plus grande application pour son amoureux. La séduisent Harmonie du soir, L’Homme et la mer, Recueillement. Un poème de Marceline Desbordes-Valmore, dit-elle à Albert qui lui a recopié un de ses poèmes, « parle de moi », et  À Villequier l’émeut. Ce qui n’est pas le cas d’autres poèmes du même Victor Hugo, plus grandiloquents, comme Oceano nox ou O Soldats de l’an deux. Ces poèmes, elle les trouve dans les manuels de français, mais elle se les approprie, sauf peut-être Mallarmé, qui lui paraît très… « hermétique ». De la musique, elle attend les climats propices à sa rêverie, son vague à l’âme et son besoin d’apaisement intérieur : Schumann, Schubert et Chopin sont ses préférés, elle est sensible aux accents romantiques de Dans les steppes d’Asie centrale de Borodine. Quand elle salue Beethoven et sa Cinquième symphonie, c’est surtout pour plaire à son amoureux qui en a fait ses idoles. Pour ce qui concerne les auteurs inscrits au programme, ses goûts sont mitigés. À l’occasion de ses compositions françaises, Montaigne et Montesquieu lui conviennent à peu près, et aucun auteur ne fait l’objet de propos désobligeants. Elle se contente de manifester son ennui en les lisant (Cicéron, Marot, Descartes). Elle aime rire avec Molière, et on la remarque dans le rôle de Toinette du Malade imaginaire, que les lycéennes de Saint-Just ont mis en scène. Elle ne dit rien de Corneille. Quant à Racine, elle le trouve « inférieur aux Grecs », reprenant sans le savoir un cliché qui a traversé les humanités classiques pendant trois cents ans. 

Ce qui frappe chez l’un et chez l’autre, c’est l’absence d’ouvrages trop sombres (Céline), apparemment trop compliqués (Proust) ou à connotation idéologique trop marquée (Brasillach, Rebatet, Aragon, Malraux…). D’ailleurs, tous deux détestent les partis politiques : ils ne les évoquent presque jamais, même si cela s’explique aussi par l’incertitude justifiée touchant à la confidentialité de leur correspondance. Aucune mention n’est faite des avant-gardes, à commencer par le Surréalisme (finalement très parisien), et plus généralement vers les écrivains regroupés plus tard sous la notion vague de la « modernité ». Les grands poètes comme Valéry (Charmes date de 1922) ou les catholiques Bernanos et Claudel – ce dernier entretenant de forts liens avec Lyon (voir l’article « La programmation des théâtres), semblent inconnus de Marinette et d’Albert, au même titre que des romanciers comme Mauriac, Montherlant ou Sartre (La Nausée est de 1939, ou que le dramaturge Giraudoux (dont La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux date de 1935). Tous des écrivains qui pourtant ont tenu à des degrés divers la vedette dans l’entre-deux-guerres. Ces absences ne sont pas à mettre au compte de l’ignorance propre à ces jeunes gens (qui peut tout connaître à vingt ans ?), mais aux conditions objectives de la circulation des biens symboliques pour des individus déterminés.  Lyon, par exemple, est la capitale de la zone « libre » mais n’est pas Paris, qui reste la capitale intellectuelle de la France, où s’écrira la vie culturelle après la guerre. De façon complexe pour Albert et Marinette, se mêlent des dispositions et positions sociales personnelles, des effets des modes littéraires de l’entre-deux guerres, des formes de censure même discrètes, une doxa qui fixe dans l’implicite ce qu’il convient de connaître quand on a vingt ans à Lyon. Les chambardements historiques des années 1943-1944, dans la vie de la cité comme dans celle des deux jeunes gens, n’ont pas encore eu lieu. 

 

Source : archives familiales

[M. P. Schmitt]



Verlaine recopié par Marinette

jeudi 6 juillet 2023

Littérature

 Lectures de jeunes gens (1) : Albert

En 1940, la situation d’Albert et de Marinette est celle de deux jeunes de vingt ans, que la suppression des écoles normales de la Croix-Rousse a intégrés dans les lycées de Saint-Rambert (aujourd’hui Jean Perrin) et de Saint-Just pour qu’ils y préparent le baccalauréat. De 1940 à la fin de 1942, ils échangent des lettres, qui passent rapidement de l’échange amical à la passion amoureuse. Contraints de se voir de façon semi-clandestine (les lycées ne sont pas mixtes, Albert est interne dans un établissement où l’administration surveille le courrier des élèves ; Marinette est externe et vit rue Ornano chez ses parents soucieux des fréquentations de leur fille, etc.), ils couvrent des centaines de pages enflammées où le goût de l’introspection, les développements sur l’amour, l’amitié, le bonheur, la foi en Dieu, la morale et l’engagement dans la vie collective, croisent la musique et les pièces de théâtre diffusées par la TSF. La littérature, celle des manuels scolaires relayée par les professeurs, y joue un rôle central. Albert occupe des fonctions de bibliothécaire dans son lycée et fréquente, comme Marinette, la Bibliothèque municipale au pied de la cathédrale Saint-Jean.

Fils d’une ouvrière de l’Arsenal de la Mouche qui l’a élevé seule, puissamment animé par les valeurs du scoutisme, Albert se tourne vers des livres, où l’action et l’éthique ne font qu’un, où la valeur humaine se mesure à l’aune du courage, de l’idéal, de l’engagement individuel dans la recherche collective d’un monde meilleur. Il aime à constituer des listes de lectures faites ou à faire, à s’investir dans les compositions françaises qu’il doit rédiger et à en rendre compte à Marinette. C’est une véritable avalanche de lectures à laquelle il se livre dans une salle d’étude, notamment quand il est « collé » pour indiscipline, ou quand il marche seul le long des quais de Saône pour rejoindre Marinette sur la place de la Comédie.

Dans le plus grand désordre au regard d’une histoire littéraire raisonnée, il rencontre toutes sortes de livres. Des romans plutôt récents, dans la tradition de la prose narrative du xixe siècle, dont Balzac (respecté comme le grand maître du genre) pourrait être le parangon. Relevons La Bataille (1909) et La Onzième heure (1940) de Claude Farrère, très apprécié, ou l’Atlantide de Pierre Benoît (1919). Plus anciens sonnt des classiques romanesques comme Les Trois mousquetaires (1844), Les Frères Karamazov (1880) ou L’Empreinte d’Édouard Estaunié (1896). Son appétit de littérature philosophique lui fait parcourir Pascal, Ainsi parlait Zarathoustra ou Les Vraies richesses (1936) de Jean Giono. Des œuvres où la narration mêle le lyrisme et une sensibilité sociale, qu’il s’agisse de celles d’Émile Verhaeren dans Les Villes tentaculaires (1895) ou de Victor Hugo dans Les Misérables, reviennent plus d’une fois sous sa plume. Bâtir des compositions françaises autour de Tartuffe, Andromaque ou Diderot ne lui déplaît pas ;   les relations de George Sand et de Musset non plus, même si les histoires d’amour (des autres)  retiennent moins que Marinette. Des poèmes de Verlaine, Rimbaud, Apollinaire ou Paul Géraldy le séduisent au point de les recopier dans les lettres à son amoureuse. Montaigne et Rabelais le barbent, Marot et la Pléiade également, Lamartine n’est que cité. De cet ensemble prolifique, on voit émerger trois œuvres, véritables guides spirituels pour ce jeune homme épris d’humanisme, de liberté, d’héroïsme et du désir d’être socialement utile. « Dans la maison », tout d’abord, volume 7 du roman-fleuve Jean Christophe de Romain Rolland, qu’il se propose de compléter par la lecture des Hommes de bonne volonté (1932 et suivantes) de Jules Romains ; Les Thibault de Roger Martin du Gard (1920 et suivantes) ; et enfin Terre des hommes, que Saint-Exupéry vient de publier en 1939.

Lire la suite : Lectures de jeunes gens (2) :Marinette

 

Source : archives familiales.

[M. P. Schmitt]

 

Rimbaud recopié par Albert

dimanche 2 juillet 2023

Loisirs populaires

 Bals et dancings

L’entre-deux-guerres avait été l’âge d’or du bal, devenu le loisir populaire par excellence, qu’il s’agisse du bal-musette de quartier, de la guinguette (immortalisée par le film La Belle Équipe de Duvivier) ou, phénomène nouveau, du dancing payant.

Dès la mobilisation, en septembre 1939, les bals furent interdits à Paris et les dancings y furent fermés. Ceux-ci continuèrent à fonctionner ouvertement à Lyon pendant quelques mois : de janvier à mai 1940, le Lido et son orchestre proposent chaque jour à 16h00 un thé dansant ; le dancing est également ouvert tous les dimanches sans interruption de 16h00 à 23h00 (entrée au Palais d’Hiver, 149, boulevard Stalingrad). Tout s’arrête après le 19 mai 1940, quand un décret de Georges Mandel, ministre de l’Intérieur du gouvernement de Paul Reynaud, étend l’interdiction parisienne à tout le territoire national.

Le gouvernement de Vichy n’est donc pas à l’origine des mesures contre les dancings et les bals. Mais on comprend aisément qu’il n’ait pas jugé opportun d’autoriser à nouveau un loisir associé au Front populaire, et à l’esprit de jouissance qui avait conduit la nation à la défaite. D’autant plus que les danses venues d’outre-Atlantique (charleston, fox-trot, rumba, tango…) et les rythmes de Ray Ventura, Johnny Hess, Charles Trenet et du jazz avaient supplanté les traditions nationales et folkloriques. En zone occupée comme en zone Sud, l’interdiction demeura donc, tandis que le cinéma, le théâtre et les spectacles sportifs retrouvaient une vie à peu près normale. Danser devint un loisir strictement clandestin.

Les annonces publiées dans la presse donnent une idée du triste destin des dancings. Le 23 mai 1940 est vendu en enchères publiques un fonds de commerce de Cabaret-Bar-Dancing dénommé « Mexico-Bar », rue Gasparin, n° 25. Le 25 janvier 1941, Mme Fouque vend le fonds de commerce de brasserie, de concert, music-hall et salle de fêtes qu’elle possédait au 262, rue de Créqui sous la dénomination de « Grand Palais ». Le 21 avril 1941, Marcel Fambon et son épouse cèdent le fonds de commerce de café-comptoir, jeux de boules et dancing qu’ils exploitaient au 158, grande rue de Montplaisir sous la dénomination de « Café des Lilas ». Le Trianon-Dancing, à l’angle de la rue Edison et de la rue Paul-Bert, vivotait en accueillant d’autres activités, telle une répétition pour la clique de la Légion en janvier 1942.

À la Libération, on a d’abord beaucoup dansé, à Lyon comme ailleurs ; mais dès octobre 1944, Adrien Tixier, ministre de l’Intérieur, rappelle aux préfets que les bals restent interdits et que les salles de danse qui ont rouvert doivent fermer, ainsi que les boîtes de nuit de la Presqu’île (Le Diabolo, rue Thomassin ; La Pergola, rue Simon Maupin ; La Bellecordière, rue Bellecordière ; El Baraka et La Mascotte, rue Confort ; Le Perroquet et Les Capucines, rue des Archers ; L’Oura, rue Gasparin ; et Chez Lucienne, rue de l’Hôtel de Ville) En effet la guerre continue et l’heure n’est pas au relâchement. Il fallut attendre le 30 avril 1945, pour que fût rétablie « la liberté de la danse » ; mais les bals ne retrouvèrent jamais leur popularité d’avant-guerre chez les Français qui leur préférèrent désormais d’autres distractions.

 

Sources : Vous n’irez plus danser ! Les bals clandestins 1939-1945 (catalogue d’exposition), éditions Ouest-France, 2021 ; Le Salut public, rubriques « La Soirée lyonnaise » et « Petites annonces » ; A.D. du Rhône (182w154)

 

Jean Gabin dans La Belle Équipe, 1936