samedi 27 janvier 2024

Urbanisme

La tour métallique

Sur la colline de Fourvière se dresse une tour sans  nom, dont on aime expliquer au touriste qu’elle a été construite sur un plan de Gustave Eiffel en guise de pied-de-nez moderniste et anticlérical à la basilique néo-byzantine voisine qui dominait la ville. Ce qui est doublement faux. Il est en revanche certain que la structure métallique de 85 mètres de haut, édifiée pour l’exposition de 1894, faillit bien être victime d’une campagne de presse menée contre elle de 1941 à 1943.

Les hostilités furent  ouvertes par le critique d’art du Salut public, Louis Rousselon, dit Luc Roville, sculpteur médailler,  dans un article de novembre 1941 : « Je crois exprimer l’opinion commune en disant que depuis 46 ans la Tour métallique déshonore le paysage lyonnais. » (Voir « Le charme d’une ville ».) Tandis que, tel l’Acropole, la basilique est « au point précis où elle doit être pour l’harmonie de l’ensemble », la tour métallique, pauvre pastiche de sa célèbre consœur parisienne, « défigure la courbe de la colline ». Elle doit disparaître. Outre son intrinsèque laideur, outre la réclame pour la Blédine qu’elle inflige de jour et de nuit aux Lyonnais, c’est un totem anti-clérical, insinue Rouville. Les restaurateurs Gay, propriétaires de ladite tour,  protestent : il n’y a pas meilleurs catholiques qu’eux. Peut-être, rétorque le journaliste, mais « on peut supposer que si les pouvoirs publics ont pris l’initiative [de la construction], c’est avec une arrière-pensée rendue vraisemblable par l’esprit d’alors » ; esprit qui a heureusement cessé de souffler sur la France du Maréchal.

Outre la campagne de dénigrement, les 130 tonnes de fer de la tour suscitent l’intérêt, en ces temps de pénurie où l’on fond les statues et où l'on arrache le zinc des comptoirs. En avril 1943, la démolition est à l’ordre du jour du conseil municipal.  L’Office des fontes, fers et aciers propose de prendre à sa charge l’opération, mais demande à la ville de participer à hauteur de 300 000 francs, car la déconstruction coûtera plus cher que n’avait coûté la construction. La ville renâcle. Martin Basse, rédacteur chef du Salut public, s’obstine : « On trouvera bien un millier de Lyonnais donnant chacun quelques billets de cent francs 1943 pour obtenir que disparaisse de l’horizon cette carcasse métallique sans signification, ni utilité. Exemple inédit d’une souscription en vue de la destruction d’un monument. Le 23 juin 1943, un arrêté ministériel est publié au J.O. : « La Tour métallique de Fourvière, sise 13 montée Nicolas-de-Lange est requise avec toutes ses annexes. La dépossession peut intervenir dans un délai de 30 jours. » « Les derniers jours de la Tour métallique » ; « On brade la Tour métallique »…, titre la presse de l'été 43.

Mais, à mesure que l’on approche de « la date qui condamnera définitivement cette pauvre tour métallique de Fourvière », celle-ci suscite un élan de nostalgie anticipée : « Est-elle si laide que cela ? », se demande soudain le Salut public ; ne va-t-on pas regretter « l’inoubliable tour d’horizon que la vaste plateforme réserve à ses visiteurs » ? Les partisans de l'édifice reprennent espoir :  « il ne disparaîtra pas comme une bicyclette en station à la porte d’un magasin ». En effet, il ne se trouva aucune entreprise pour se risquer dans un projet coûteux et désormais impopulaire.

 

Sources : Le Salut Public, novembre 1941 - août 1943 ; Le Journal des débats, 29 mai 1943.

 

                Audacieux trucage en première page du Salut public du 10 novembre 1941

Littérature

 Le charme d’une ville (1/3)

Formé par les jésuites, mobilisé pendant la Grande Guerre et pacifiste convaincu, Joseph Jolinon (1885-1971) se joignit, dès l’origine du mouvement, aux Anciens combattants. Avocat à Lyon, il préféra rapidement les voies de la littérature autobiographique et polémique, qu’il dirigea contre les hypocrisies  de la bourgeoisie des années vingt et trente. Familier des milieux littéraires lyonnais, il fut élu à l’Académie de Lyon. Pendant l’Occupation, il adhéra comme des centaines de milliers d’autres anciens combattants à la politique du maréchal Pétain. Dans Charme de Lyon, un livre paru en 1942 mais dont La Vie Lyonnaise donna les « bonnes feuilles » dès son n° 961 du 5 avril 1941, l’auteur porte un regard affectueux mais critique sur quelques aspects de l’urbanisme lyonnais, bien antérieurs aux années 1940. C’est aussi pour lui l’occasion d’esquisser à grands traits une mythologie atemporelle de la ville, en oblitérant délibérément les difficultés de la situation immédiatement présente en 1941. [M. P. S.]

  Dès l’aube et jusqu’à l’heure où l’on ne sait plus si la nuit tombe ou monte du sol, Fourvière et la Croix-Rousse se signalent à l’attention à leur façon qui est toujours singulière, puisque l’une dit : « Je présidais hier aux oraisons de cent couvents », tandis que l’autre : « Mes exportations en 1925 avoisinaient les cinq milliards ». Colloque d’autant plus suggestif qu’il se poursuit avec une sérénité nonchalante et quelque peu apathique. Les moralistes y voient un excellent sujet de méditation et ils s‘en autorisent avec l’empressement qu’on leur connaît pour le proposer en exemple au moment des vicissitudes avec l’assentiment de l’avenir.

Une cheminée d’usine, une église, une basilique, une tour inexplicable, hérissent la crête sacrée en se regardant d’un mauvais œil parce qu’elles savent bien qu’elles jurent ensemble, et leur air maussade est divers. Mais cela dure depuis trop d’années pour que la question de savoir si la tour métallique doit être détruite ne se pose plus. Il fallait la descendre dès sa naissance. Une présence même odieuse attache le cœur à la longue. Associée au panorama de la ville moderne, aux souvenirs d’enfance des vieillards, aux rêves blancs de la jeune fille, aux calculs honorables des beaux-parents, inséparable comparse de tant de promenades sur les quais de la rive gauche et témoin de tant de regards furtivement levés, elle se sent forte, elle sait qu’elle manquerait, qu’elle ferait faute. Sa durée lui a conquis droit de cité. Nous nous séparons difficilement d’un vieux chien borgne et pelé. Il nous est même souvent plus cher (Voir "La tour métallique"). N’oublions pas la touchante campagne de ces personnes qui intercédèrent en faveur du clocher de la Charité. Leur fidélité eut raison des architectes. Il n’y a rien de plus charmant. Inintelligible et fort heureusement transparente au point que les bons peintres ne la voient pas, la tour métallique recèle encore un autre mérite. Elle proclame la laideur avec une si vaniteuse suffisance que la bêtise elle-même devient rêveuse en la voyant. Et c’est le commencement de la connaissance. Par le désagrément qu’elle suscite, elle initie le passant aux principes d’harmonie, à l’urbanisme.

Cent ans avant les inventeurs du gratte-ciel, il appartenait à nos paisibles propriétaires de transformer la croupe rocheuse de la Croix-Rousse en fabriques verticales sans précédent. Ils n’y apportaient aucune ostentation, mais un souci exclusif du revenu net. Leur ingéniosité de regrattiers réalise alors pierre à pierre le plus confortable amas de constructions lucratives de l’univers. Enchevêtrement rigoureux des mitoyennetés, platitude raffinée des façades, exiguïté résolue des voies de communication, décision unanime de bannir toute fantaisie et tout confort, car il va de soi qu’ils n’y logent pas. Hormis la partie orientale où les communautés religieuses subsistent, respectées, entourées de jardins, amies de l’espace, rien qui relève de l’agrément. Les mêmes blocs juxtaposés de vive force, les mêmes symétries rectangulaires, la même lourdeur, la même subordination au profit, la même complainte utilitaire. Un hérissement qui désespère, un entassement qui devient cynique. On éprouve le besoin de s’en préserver, on cherche une issue, c’est un besoin. Pas d’autres paliers que quatre ou cinq rues aussi étroites que des tranchées, aussi peu éclairées que des galeries de mine. Les gradins ménagés à regret déterminent les bâtisseurs à contraindre les maisons à s’écraser de mieux en mieux. Il faut en avoir pour son argent. Les maisons se poussent, s’écrasent, se soudent, se chevauchent, obéissant avec passion. Elles en deviennent encore plus sombres. Elles opposent au sourire du monde un front de bélier, un visage fermé de gardien de consigne, une solidité de coffre-fort. Le soleil de juillet ne descendra plus au second étage, et si deux voitures se rencontrent, vous risquerez d’être écrasé ; il n’y aura même pas de trottoir. On se faufilera comme on pourra.

La première fois qu’il me fut donné de parcourir ces quartiers originaux, un malaise voisin de l’angoisse envahit mon âme virginale de collégien. Était-ce rue des Capucins, ou rue de la Vieille-Monnaie ? Deux garçons pâtissiers, en équilibre sur le rebord d’un trottoir large comme une planche, se tenaient face à face les yeux baissés, la tête penchée, cigarette aux lèvres, occupés à se donner du feu. Une voiture chargée de tonneaux arrivait, le conducteur claqua du fouet en criant, le cheval eut un écart, les deux garçons accrochés en même temps faillirent être tués contre la maison. Et le voiturier criait de plus belle : « Qu’est-ce qu’ils fichent là ? Est-ce leur travail ? » Approuvé en silence par les passants. Je m’éloignais le dos glacé de gêne, je me sentais honteux de flâner. Quarante ans après, il m’arrive encore de l’éprouver. Nul n’est ici pour ne rien faire. Les maisons l’interdisent, les pierres se fâchent, les pavés sournois créent de ennuis. Entre la place du Griffon, la rue des Fantasques et l’église du bon-Pasteur, il est certain que la plus humble distraction n’a jamais osé mettre les pieds dehors. Les mille fenêtres des étagements exposés au midi, les montées et les escaliers orientés du nord au sud, enrichis pourtant d’une vue étendue, favorisés par le soleil, balayés de coups de vent, malgré leur air parfois aimable, ne modifient pas l’aspect de l’ensemble.

(À suivre)

 

samedi 20 janvier 2024

Cérémonies

14 juillet 1940

C’est sans déplaisir que du 4 au 6 juillet 1940 les Lyonnais avaient vu les Allemands quitter la ville, déclarée « ouverte » dès le mardi 18 juin. Mais la situation restait extrêmement grave, même après leur départ (voir La première occupation). Lyon est soulagée de se trouver en zone « non occupée », mais à côté du désastre militaire et politique, la vie pratique, sociale et professionnelle est profondément perturbée. Les deuils familiaux ont été nombreux à la suite des combats ; on ne sait rien des prisonniers si ce n’est qu’ils ne seraient libérés qu’après la signature d’un traité de paix. Pétain, devenu le chef de l’État, a installé son gouvernement à Vichy (et non à Lyon comme on l’a cru un instant...) La nouvelle municipalité se met difficilement en place, prête à servir la Révolution nationale, hostile aux radicaux-socialistes (Édouard Herriot au premier chef, dont les jours en tant que maire de Lyon sont comptés), à de Gaulle, aux Anglais et aux Soviétiques. Quelques signes avaient suggéré avant même le départ des Allemands, le retour timide à certaines libertés ; mais dans La Vie lyonnaise du 27 juillet, une « Lettre de Lyon » assez sombre de Charles Bobenrieth est ponctuée de blancs qui signalent la vigilance de la censure. Certes, le drapeau français avait été hissé à nouveau au fronton de la préfecture (7 juillet), mais cela n’avait été accompagné d’aucun discours officiel.

Dans une atmosphère de grande tristesse, les autorités militaires, religieuses et administratives organisent pour le 14 juillet des cérémonies officielles, placées sous le signe du recueillement et de la nécessaire reconstruction. La France n’est pas morte ; Lyon non plus : victime du sort contraire des armes, la population doit se montrer patriote, digne et disciplinée, et surtout garder l’espérance au cœur.

Dès le matin, le général Touchon, nouveau gouverneur militaire, passe en revue les troupes de la garnison, celles qui avaient reçu l’ordre de ne pas opposer de résistance à l’envahisseur et qui à présent défilent de Perrache aux Terreaux. Sous la pluie, et devant les autorités regroupées de façon désordonnée sur le parvis de l’hôtel de ville, un détachement de soldats rend les honneurs, tandis que des bouquets de drapeaux tricolores veulent faire oublier l’oriflamme à croix gammée affiché il y a peu au fronton du bâtiment.

Les autorités se rendent aux monuments aux morts, celui des Enfants du Rhône et celui de l’île aux Cygnes au Parc de la Tête d’Or. Herriot est présent, tout comme son premier adjoint Cohendy, bientôt maire à son tour. Le préfet Bollaert, qui a demandé aux fonctionnaires du Rhône d’assister à la cérémonie, est là lui aussi. Le cardinal Gerlier, les Anciens Combattants,, les représentants des institutions, le doyen de la faculté des Lettres, les mouvements de jeunesse, les enfants des écoles, les pompiers, etc. : tous assistent au dépôt de palmes et de gerbes. Ils observent une minute de silence devant les noms de ceux tombés lors des guerres contre la Prusse (1870) ou l’Allemagne (1914-1918). Le paradoxe étant que l’ennemi allemand d’il y a encore quelques semaines à peine est désormais remplacé par les Anglais, dont on stigmatise durement les bombardements, celui par exemple qui détruit la flotte française à Mers-el-Kébir.

Tandis que le maréchal assiste à une messe dans l’église Saint-Louis de Vichy, une autre messe est dite à 11 heures par le cardinal Gerlier en la primatiale Saint-Jean, pour honorer les soldats qui avant le 18 juin étaient tombés pour défendre Lyon. Devant une foule « considérable », le primat des Gaules exhorte la jeunesse à relever la France, et la cérémonie se clôt sur un émouvant De profundis. De leur son côté, les pasteurs Rivet et Causse président le service religieux protestant du Nouveau Temple quai Victor-Augagneur ; eux aussi évoquent la mémoire des « glorieux défenseurs de la patrie tombés pour la France », comme ceux de l’Armée des Alpes et de la 28e division. Quant aux israélites, Le Salut public signale en trois lignes et demie leur cérémonie « à la mémoire des morts de la guerre de 1939–1940 ».

Autour de l’Armée et des Églises, Lyon a voulu rassembler la nation endeuillée dans l’honneur, en ce 14 juillet, tout de même resté fête nationale.

 

Sources : La Vie lyonnaise, 13 et 27 juillet 1940 ; Lyon Soir - Le Salut public, dimanche 14 juillet et passim.

[M. P. Schmitt]