La tour métallique
Sur la colline de Fourvière se dresse une tour sans nom, dont on aime expliquer au touriste qu’elle a été construite sur un plan de Gustave Eiffel en guise de pied-de-nez moderniste et anticlérical à la basilique néo-byzantine voisine qui dominait la ville. Ce qui est doublement faux. Il est en revanche certain que la structure métallique de 85 mètres de haut, édifiée pour l’exposition de 1894, faillit bien être victime d’une campagne de presse menée contre elle de 1941 à 1943.
Les hostilités furent ouvertes par le critique d’art du Salut public, Louis Rousselon, dit Luc Roville, sculpteur médailler, dans un article de novembre 1941 : « Je crois exprimer l’opinion commune en disant que depuis 46 ans la Tour métallique déshonore le paysage lyonnais. » (Voir « Le charme d’une ville ».) Tandis que, tel l’Acropole, la basilique est « au point précis où elle doit être pour l’harmonie de l’ensemble », la tour métallique, pauvre pastiche de sa célèbre consœur parisienne, « défigure la courbe de la colline ». Elle doit disparaître. Outre son intrinsèque laideur, outre la réclame pour la Blédine qu’elle inflige de jour et de nuit aux Lyonnais, c’est un totem anti-clérical, insinue Rouville. Les restaurateurs Gay, propriétaires de ladite tour, protestent : il n’y a pas meilleurs catholiques qu’eux. Peut-être, rétorque le journaliste, mais « on peut supposer que si les pouvoirs publics ont pris l’initiative [de la construction], c’est avec une arrière-pensée rendue vraisemblable par l’esprit d’alors » ; esprit qui a heureusement cessé de souffler sur la France du Maréchal.
Outre la campagne
de dénigrement, les 130 tonnes de fer de la tour suscitent l’intérêt, en ces
temps de pénurie où l’on fond les statues et où l'on arrache le zinc des comptoirs. En avril
1943, la démolition est à l’ordre du jour du conseil municipal. L’Office des fontes, fers et aciers propose
de prendre à sa charge l’opération, mais demande à la ville de participer à
hauteur de 300 000 francs, car la déconstruction coûtera plus cher que n’avait
coûté la construction. La ville renâcle. Martin Basse, rédacteur chef du Salut public, s’obstine : « On
trouvera bien un millier de Lyonnais donnant chacun quelques billets de cent
francs 1943 pour obtenir que disparaisse de l’horizon cette carcasse métallique
sans signification, ni utilité. Exemple inédit d’une souscription en vue de la destruction d’un monument. Le 23 juin
1943, un arrêté ministériel est publié au J.O. : « La Tour métallique
de Fourvière, sise 13 montée Nicolas-de-Lange est requise avec toutes ses
annexes. La dépossession peut intervenir dans un délai de 30 jours. » « Les derniers jours de la Tour
métallique » ; « On brade la Tour métallique »…, titre la presse de l'été 43.
Mais, à mesure que l’on approche de « la date qui condamnera définitivement cette pauvre tour métallique de Fourvière », celle-ci suscite un élan de nostalgie anticipée : « Est-elle si laide que cela ? », se demande soudain le Salut public ; ne va-t-on pas regretter « l’inoubliable tour d’horizon que la vaste plateforme réserve à ses visiteurs » ? Les partisans de l'édifice reprennent espoir : « il ne disparaîtra pas comme une bicyclette en station à la porte d’un magasin ». En effet, il ne se trouva aucune entreprise pour se risquer dans un projet coûteux et désormais impopulaire.

Audacieux trucage en première page du Salut public du 10 novembre 1941
