mercredi 13 décembre 2023

Rues

 Une rue de la Presqu’île

La rue Thomasssin traverse presque la Presqu’île d’est en ouest ; elle touche au Rhône (quai Jules Courmont) mais n’atteint pas le quai Saint-Antoine. La partie occidentale est bordée de plusieurs bâtiments anciens (XVIIe siècle) ; la partie orientale est plus moderne. L’alignement des façades n’a jamais été achevé, d’où l’étroitesse de certaines sections.

La rue traîne une réputation douteuse. Ce fut longtemps un lieu de prostitution, où se trouvait un certain nombre des 109 maisons closes que Lyon comptait en 1810. Le Baby hôtel, au n°29 de la rue, un hôtel garni de 4 chambres, était encore un haut-lieu de la prostitution en 1970. Aujourd’hui (2023), seul un établissement discrètement nommé Euro Shop Center perpétue, légalement, la tradition . Les boutiques de vêtements ont envahi les pas-de-porte (Jennifer n’est pas le nom d’une tapineuse.)

Mais entre ces deux monopoles, celui du sexe et celui de la fringue, il en allait différemment dans les années 1940, quand la rue se distinguait par la variété de ses commerces. Remontons-la depuis le côté Saône. À gauche, au n°5, le Cabaret des sports assurait la location pour les événements sportifs ; à droite, au n° 16, vivait une dénommée Juliette Lebreton, arrêtée et écrouée le 22 octobre 1939, peut-être pour avoir trop ostensiblement arpenté les trottoirs aux abords du n° 20 où le Théâtre Scala-Bouffes était devenu une des grandes salles de cinéma de Lyon : la Scala (qui deviendra les 8 Nefs puis le Pathé-Cordeliers et qui ferma définitivement en 2016, après 136 ans d’activité) ; tout à côté le Ciné-Paris avait ouvert en 1939 (il deviendra une salle de cinéma pornographique en 1976 et disparut lui aussi). En face, au n° 23, la galerie « Folklore » de Marcel Michaud – ami de René Leynaud* – exposa de 1938 à 1940 les artistes du groupe « Témoignages », avant de poursuivre, au 4 de la rue de Jussieu puis au 12 de la rue Terne, son action d’avant-garde et de résistance. À l’étage au-dessus de la galerie s’affairait Madame Claude de Bory dont la devise était : « Les cartes ne mentent jamais ». Traversons à nouveau la rue pour entrer au Scala restaurant, ouvert le 11 mars 1939 au n° 24, jouxtant le n° 26 où avait vécu Claude Le Marguet (1868-1933), auteur en 1930 de Myrelingues la brumeuse, un des romans emblématiques de Lyon. Enfin, l’immeuble du n° 38 abritait à fois la section régionale du Club Alpin Français, une parfumerie en gros (maison Robert Briau, puis Bonhomme) et une pharmacie dans l’arrière-boutique de laquelle, dit la légende, René Baudry créa en 1930 les laboratoires homéopathiques lyonnais, repris et développés par les frères Henri et Jean Boiron. Nous n’avons pu localiser exactement le Diabolo, un night-club.

C’est au n° 32 que se situait le vrai centre d’activité de la rue : la Brasserie Thomassin, ci-devant Hoffherr. Elle venait d’être « reprise en exploitation directe par la Brasserie Georges, avec sa devise Cent ans de bonne bière et de bonne chère ». Outre « sa cave réputée, les fameuses bières Georges et la traditionnelle choucroute garnie », l’établissement offrait « grands et petits salons pour banquets et réunions ». L’immeuble, construit en 1931 par Michel Roux-Spitz (l’architecte lyonnais de l’Hôtel des Postes), existe encore. On peine à imaginer qu’il y avait là, en 1940, des salles capables de recevoir plus de 600 personnes pour le vin d’honneur après la messe de la fête chrétienne du travail à St.-Bonaventure (le 5 mai), mais aussi : le « bal des artilleurs » organisé par l’Association Amicale des Anciens combattants des 5e et 114e R A. L. (« soirée de franche gaîté ») ; la « sauterie » du cercle Papillon au profit des soldats sans famille ; celle du LOU Hockey ; un bridge souper ; une réunion des Élèves de l’École de Chimie Industrielle de Lyon ; le « Mâchon des P. O. » (Poilus d’Orient) ; une réunion de travail du Cercle « Jeune France » (sur le thème de la lutte des classes) ; les thés-concerts de l’Entr’Aide aux Artistes, etc. Le n° 32 était aussi le siège du Cercle lyonnais des Relations intellectuelles et de l’Amicale des démobilisés des 99e et 299e R.I.A.

 

                       Source : Le Salut public, 1940.

 

La grande salle de la Brasserie Thomassin

Climat

 Un rude hiver

Le vendredi 27 décembre 1940, une vague de grand froid s’abat sur la France. Cette nouvelle épreuve s’ajoute à une longue liste de désagréments accumulés depuis huit mois à Lyon. Le thermomètre descend jusqu’à –16°. Au niveau de la gare d’eau de Vaise, la Saône gèle entièrement. Le 28 décembre, un concurrent de la coupe de Noël disputée par les Sauveteurs lyonnais, se noie dans les remous du Rhône au pont de la Guillotière, foudroyé par une congestion. La situation empire quand une tempête de neige s’abat sur la ville quelques jours plus tard. Les stalactites géantes qui s’accrochent à la structure métallique du pont Lafayette offrent un joli spectacle, mais elles sont le signe de la gravité de cet épisode neigeux. La circulation automobile devient impossible, tout comme celle des tramways. La gare de Perrache est à l’arrêt, la couche de neige dans le rues atteint trente centimètres. Le ravitaillement, qui se faisait mal compte tenu des plans drastiques de restrictions, connaît des difficultés accrues. Dans la campagne, la situation n’est guère plus favorable. Les animaux d’élevage souffrent. Les oiseaux ne trouvent plus à manger et sont chassés clandestinement, y compris les corbeaux (et les éperviers !) qui offrent une chair à peu près comestible au bout de quatre à six heures de cuisson. Une rumeur persistante voudrait que des chats aient fini promptement en civets. La situation profite au marché noir, la combine permettant de se procurer quelque nourriture sans les tickets de rationnement, dont la distribution est entravée. Dans les proches environs de la ville, le système D donne toute sa mesure. Le lait, qu’on ne peut plus acheminer dans les magasins d’alimentation, est transformé par les particuliers en fromages. Le circuit électrique est profondément perturbé, on manque de piles, on restaure des systèmes archaïques d’éclairage. On décrète que la ration de charbon pour les moins aisés passera en 1941 de 100 à 150 kilos, mais c’est précisément le moment où il s’est raréfié. De nombreux arbres sont abattus.

Certains Lyonnais voient en ces chutes de neige une aubaine pour satisfaire leur goût pour les sports de glisse. Une compétition est même organisée par le Club Skieur Rhodanien sur le mont Thou le dimanche 29 décembre. Le dimanche suivant, ce sont les Amis du ski qui proposent une course aux renards. Au 17 janvier, l’enlèvement des neiges a coûté, selon Georges Cohendy président de la délégation spéciale qui depuis septembre remplace la municipalité, la somme considérable de 2 150 000 francs. À partir du 18 la température remonte et vient le dégel. On patauge dans les rues au bonheur des enfants, mais plus sérieusement, les quatre rives de la Saône et du Rhône sont inondées, entravant à nouveau la circulation. Gerland a les pieds dans l’eau, le bas-port du quai Saint-Antoine est totalement inaccessible, pour ne citer que deux exemples. 1941 commence mal pour les Lyonnais. La suite ne sera guère plus favorable. Les beaux jours sont encore loin. 

                 Source : La Vie Lyonnaise n° 957, 8 février 1941.

 M. P. Schmitt


mercredi 6 décembre 2023

Institutions

 La Foire sans Herriot

L’ouverture de la Foire de Lyon le 27 septembre 1941 marque une étape importante dans l’histoire de cette institution lyonnaise. Le maire de Lyon Édouard Herriot avait sans relâche depuis 1915 œuvré à la tenue annuelle de cette « foire d’échantillons », en précisant avec son humour légendaire, que cela devrait permettre de réaliser le maximum d’affaires dans l’espace le plus restreint possible, coûter un minimum d’argent à la Ville et se dérouler dans un minimum de temps. Ouverte en 1916, cette foire marchande très populaire se développa par étapes successives jusqu’en 1939 en dépit de nombreuses difficultés pratiques, acquérant de la sorte sur la scène européenne une place prépondérante en matière de contacts économiques et d’innovations techniques. Année après année, les pavillons d’exposition des industriels de nombreux pays se multiplièrent (Suisses, Britanniques, Tchèques, Italiens., Nord et Sud-Américains, Chinois...), y compris celui de l’Allemagne, qui entendait n’être plus l’ennemi vaincu de 1918 et qui veillait à ce que cette Foire de Lyon n’éclipsât pas celle dont elle était devenue la rivale, la très ancienne foire de Leipzig. Son emplacement varia plusieurs fois (palais du Commerce, palais de Bondy, palais de la Mutualité, place Bellecour et même lycée Ampère…), tout comme les projets immobiliers, et on eut de plus en plus de mal à loger des exposants toujours plus nombreux. On construisit progressivement des halls en béton entre les berges du Rhône et le parc de la Tête d’Or.

La Foire était scindée en deux moments distincts. La foire de printemps (ouverture le 1er mars) était consacrée à l’habillement et à la mode, à l’imprimerie et à la photographie ; celle d’automne, à l’industrie et à la chimie, au bâtiment, à l’alimentation et aux produits coloniaux. Cela jusqu’en 1939 et même 1940, quand furent célébrés le rôle patriotique de la femme et la puissance de la marine française. Mais les événements politiques et militaires interdirent bientôt la tenue de cette manifestation internationale au printemps 1941 ; d’ailleurs, dès le printemps précédent, les bâtiments avaient été réquisitionnés par l’armée et ils durent héberger les réfugiés de l’est que l’invasion allemande avait jetés par milliers sur les routes.. La session d’automne de cette année put donc apparaître comme une « Renaissance de la France » sur la scène internationale. Ce qui n’allait pas sans paradoxe pour le nouveau régime, le grand artisan de cette Foire, Édouard Herriot, ayant été écarté de la mairie et sommé de ne pas sortir de sa propriété de Brotel en Isère. Le Maréchal avait officiellement déclaré que cette Foire devait se tenir et les cérémonies furent placées sous le signe de la fierté nationale, faisant reléguant au second plan la réussite d’une municipalité, incarnée désormais par le nouveau maire nommé par Vichy, Georges Villiers.

L’inauguration par le Maréchal et l’amiral Darlan, le dimanche 28 septembre, fut de très courte durée et se déroula au pas de charge sur une dizaine d’heures. La visite de la Foire par le chef de l’état n’était d’ailleurs qu’un bref épisode parmi ceux qui marquèrent la journée. À 9 heures 15, le maréchal arrive à la gare de Perrache par train spécial. Tous les corps constitués et leurs dirigeants sont présents : le préfet Angeli, le général de Saint-Vincent gouverneur militaire de Lyon, le maire de Lyon, le secrétaire d’état au ravitaillement Charbin (ex-représentant de la chambre de Commerce), d’autres encore. Le 153e RIA rend les honneurs. Puis le convoi officiel, acclamé par une foule que la presse dit nombreuse et ardemment patriotique, se dirige vers la préfecture, où le chef de l’état s’adresse aux maires du département du Rhône pour leur manifester sa confiance. Il assiste ensuite à une messe basse dite par le RP Chataignier des Missions Africaines à Saint-Bonaventure en présence du cardinal Gerlier. Il se rend alors sur les lieux où se déroule la Foire. Après quelques minutes dans une exposition florale, il parcourt rapidement les allées du Petit et du Grand Palais. Ostensiblement, il choisit de passer devant les stands des organisations sportives, en négligeant ceux des industriels, en grand nombre cependant, mais qui auraient pu trop visiblement passer pour les représentants d’un dynamisme industriel, peu représentatif du choix de la ruralité française au fondement – encore très vivace à l’automne 1941 – de la politique vichyssoise. Philippe Pétain est plus à son aise à la Maternité de l’Hôtel-Dieu : tandis que Darlan remet la Croix de guerre à Mme Meifredi, qui s’est comportée de façon héroïque en se portant au secours des blessés lors de la première invasion allemande, le maréchal en personne décore de la Légion d’honneur la directrice de la Maternité, Mère Bouvier. Il déjeune avec les religieuses et part ensuite pour le Beaujolais, à Fleurie notamment, dont il visite la cave coopérative. À 19 heures 15, il monte dans le train spécial, qui le conduit directement de Villefranche à Vichy, où il arrive à 22 heures 07.

L’embellie relative de la Foire de Lyon en 1941 dura fort peu, puisque l’événement fut absent de la vie lyonnaise de 1942 à 1945, pour ne renaître qu’en 1946.

 

Sources : Gérard Corneloup, « La Foire de Lyon », Dictionnaire historique de Lyon, Éd. Stéphane Bachès, 2010, p. 500-504 ; Le Salut public, 28 septembre 1941 ; La Vie lyonnaise n° 974 et 975, octobre 1941.

[M. P. Schmitt] 


La Foire de Lyon en octobre 1941.

Tout au fond, le portrait du maréchal