Une journée inoubliable
Le massacre de Montluzin par la 8e Panzerdivision, dont il a été rendu compte dans une précédente chronique, est une tragique manifestation de la sauvagerie de la Wehrmacht et de la désorganisation de l’armée française en juin 1940. Il est également une illustration du fonctionnement de la presse française sous Vichy.
Le mardi 18 juin, Lyon-Soir titre « Lyon, ville ouverte » et assure que « la population lyonnaise n’a aucune raison de s’affoler » ; d’autant que les Allemands « n’ont pas dépassé Tournus ». Le 19, un communiqué du général (français) Hartung, commandant de la 14e région, affirme que « nos armées continuent à se battre héroïquement », invitant les Lyonnais à rester « fermes, disciplinés, silencieux ». Le 20, le journal ne paraît pas. Le 21, on apprend que les négociations pour l’armistice sont commencées. Les Lyonnais vaquent à leurs occupations : « le ravitaillement est assuré à peu près normalement »; « une commission fonctionne à la préfecture qui résoudra les difficultés qui pourraient surgir » ; « la police épure la ville des éléments indésirables ». Le 24, les autorités d'occupation demandent aux journaux la publication d’un communiqué triomphal : « le dernier groupe compact de l’armée française a déposé les armes » ; « nos troupes ont dépassé Lyon ». Pas un mot des combats qui ont ralenti la progression des divisions ennemies pendant les jours précédents.
Il faut attendre le 16 janvier 1941 pour que soient évoqués les combats de Chasselay : en effet, ce matin-là sœur Clotilde, la supérieure du couvent de Montluzin, est décorée de la Croix de guerre par le général Frère, au cours d’une cérémonie à laquelle assistait S. E. le cardinal Gerlier. Le 17 juin 1740 « avec une résignation patriotique émouvante et une charité maternelle », cette « grande Française » avait ouvert les portes de sa maison à la section du 25e Régiment des Tirailleurs Sénégalais et à la batterie du 405e régiment d’artillerie, venues résister aux puissantes forces ennemies qui descendaient vers Lyon. Pendant les 5 heures qu’avait duré la bataille acharnée, elle avait « soigné et réconforté les blessés ». À un officier allemand qui lui reprochait d’avoir laissé transformer son couvent en forteresse, elle avait tout simplement répondu : « Nous sommes religieuses, c’est vrai, mais nos personnes et nos biens appartiennent à la France, qui peut en disposer à sa volonté ». Pas un mot sur les victimes, et encore moins sur le sort des tirailleurs.
Le 16 juin 1941, on lit dans la presse que les anciens de la 253e batterie du 405e DCA, combattants de Montluzin, organiseront le dimanche 22, à 9h30, une cérémonie commémorative sur les lieux mêmes du combat du 19 juin 1940. Un entrefilet annonce que « quoique peu nombreux », les rescapés de la 5e division d’infanterie nord-africaine, feront dire le même jour à 10h, en l’église de Saint-Bonaventure à Lyon, une messe pour leurs camarades morts pour la France. Une première allusion est donc faite aux pertes subies par les soldats du RTS, mais sans aucun détail sur les circonstances ; et les deux cérémonies sont curieusement dissociées, comme en écho à la séparation des prisonniers par la Wehrmacht un an plus tôt.
Enfin, dans le Salut Public du 22 juin, un long article est consacré à l’ « Anniversaire de la défense de Monluzin ». On y rappelle l’héroïque conduite de sœur Clotilde ; on signale le renfort de 40 Sénégalais « fermes, confiants », dont « quinze viennent d’être baptisés à Lyon » ; on décrit le combat du mercredi 19 : les vitraux brisés de la chapelle, l’absolution générale donnée par l’aumônier, l’assaut allemand, à 15h00 : « Douze braves, baignant dans leur sang, meurent sur ma terrasse. Sœur Marie-Louise recouvre d’un linge blanc leur visage maculé de sang et de boue ».
Lors de cette
« journée inoubliable », tout entière placée sous le signe du
catholicisme le plus fervent, les hommes « meurent crânement à leurs postes de
combats ». Un an après les faits, dans Lyon que les Allemands ne sont pas
encore revenu occuper, on n’est toujours pas prêts à parler de la façon dont ont été
traités les prisonniers de Montluzin.
Sources : Lyon-Soir, Le Salut public, 14 et 16 janvier, 16 et 22 juin 1941; https://www.le-pays.fr/chasselay, 03/02/2022 ; Julien Fargettas, Les Tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités, 1939-1945, Tallandier, 2022.


