mardi 27 février 2024

Presse

   Une journée inoubliable

Le massacre de Montluzin par la 8e Panzerdivision, dont il a été rendu compte dans une précédente chronique, est une tragique manifestation de la sauvagerie de la Wehrmacht et de la désorganisation de l’armée française en juin 1940. Il est également une illustration du fonctionnement de la presse française sous Vichy.

Le mardi 18 juin, Lyon-Soir titre « Lyon, ville ouverte » et assure que « la population lyonnaise n’a aucune raison de s’affoler » ; d’autant que les Allemands « n’ont pas dépassé Tournus ». Le 19, un communiqué du général (français) Hartung, commandant de la 14e région, affirme que « nos armées continuent à se battre héroïquement », invitant les Lyonnais à rester « fermes, disciplinés, silencieux ». Le 20, le journal ne paraît pas. Le 21, on apprend que les négociations pour l’armistice sont commencées. Les Lyonnais vaquent à leurs occupations : « le ravitaillement est assuré à peu près normalement »;  « une commission fonctionne à la préfecture qui résoudra les difficultés qui pourraient surgir » ; « la police épure la ville des éléments indésirables ». Le 24, les autorités d'occupation demandent aux journaux la publication d’un communiqué triomphal : « le dernier groupe compact de l’armée française a déposé les armes » ; « nos troupes ont dépassé Lyon ». Pas un mot des combats qui ont ralenti la progression des divisions ennemies pendant les jours précédents.

Il faut attendre le 16 janvier 1941 pour que soient évoqués les combats de Chasselay : en effet, ce matin-là sœur Clotilde, la supérieure du couvent de Montluzin, est décorée de la Croix de guerre par le général Frère, au cours d’une cérémonie à laquelle assistait S. E. le cardinal Gerlier. Le 17 juin 1740 « avec une résignation patriotique émouvante et une charité maternelle », cette « grande Française » avait ouvert les portes de sa maison à la section du 25e Régiment des Tirailleurs Sénégalais et à la batterie du 405e régiment d’artillerie, venues résister aux puissantes forces ennemies qui descendaient vers Lyon. Pendant les 5 heures qu’avait duré la bataille acharnée, elle avait « soigné et réconforté les blessés ». À un officier allemand qui lui reprochait d’avoir laissé transformer son couvent en forteresse, elle avait tout simplement répondu : « Nous sommes religieuses, c’est vrai, mais nos personnes et nos biens appartiennent à la France, qui peut en disposer à sa volonté ». Pas un mot sur les victimes, et encore moins sur le sort des tirailleurs.

Le 16 juin 1941, on lit dans la presse que les anciens de la 253e batterie du 405e DCA, combattants de Montluzin, organiseront le dimanche 22, à 9h30, une cérémonie commémorative sur les lieux mêmes du combat du 19 juin 1940. Un entrefilet annonce que « quoique peu nombreux », les rescapés de la 5e division d’infanterie nord-africaine, feront dire le même jour à 10h, en l’église de Saint-Bonaventure à Lyon, une messe pour leurs camarades morts pour la France. Une première allusion est donc faite aux pertes subies par les soldats du RTS, mais sans aucun détail sur les circonstances ; et les deux cérémonies sont curieusement dissociées, comme en écho à la séparation des prisonniers par la Wehrmacht un an plus tôt.

Enfin, dans le Salut Public du 22 juin, un long article est consacré à l’ « Anniversaire de la défense de Monluzin ». On y rappelle l’héroïque conduite de sœur Clotilde ; on signale le renfort de 40 Sénégalais « fermes, confiants », dont « quinze viennent d’être baptisés à Lyon » ; on décrit le combat du mercredi 19 : les vitraux brisés de la chapelle,  l’absolution générale donnée par l’aumônier, l’assaut allemand, à 15h00 : « Douze braves, baignant dans leur sang, meurent sur ma terrasse. Sœur Marie-Louise recouvre d’un linge blanc leur visage maculé de sang et de boue ».

Lors de cette « journée inoubliable », tout entière placée sous le signe du catholicisme le plus fervent, les hommes « meurent crânement à leurs postes de combats ». Un an après les faits, dans Lyon que les Allemands ne sont pas encore revenu occuper, on n’est toujours pas prêts à parler de la façon dont ont été traités les prisonniers de Montluzin.

 

Sources : Lyon-Soir, Le Salut public,  14 et 16 janvier, 16 et 22 juin 1941; https://www.le-pays.fr/chasselay, 03/02/2022 ; Julien Fargettas, Les Tirailleurs sénégalais : les soldats noirs entre légendes et réalités, 1939-1945, Tallandier, 2022.

 


lundi 26 février 2024

Opérations militaires

Des Africains morts pour la ville

Dans leur progression fulgurante en direction du sud de la France, les troupes allemandes motorisées sont retardées le 17 juin 1940 de façon inattendue par des soldats français (depuis Dijon, elles n’avaient rencontré que peu de résistance), à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Lyon sur la commune de Chasselay, tout près du couvent de Montluzin. En quelques heures, les lieux deviennent le théâtre d’une tragédie significative à la fois de la sauvagerie raciste de la Wehrmacht et du grand désordre de l’armée française en déroute.

Le 19 juin, les troupes françaises sur le terrain sont peu nombreuses et en partie composées de deux sections de tirailleurs sénégalais au service de la France. Les combats s’engagent. Les Français installent une batterie de 75 dans le couvent, ce que l’adversaire juge scandaleux et blasphématoire. L’affrontement dure peu mais est très meurtrier : si 40 Allemands ne sont que blessés, les Français quant à eux déplorent 51 morts, dont un civil. Le 20 juin, les Allemands viennent à bout des soldats français et les répartissent en deux groupes. Le capitaine Gouzy tente de s’interposer, mais une balle dans la jambe rend son intervention inefficace. D’un côté sont parqués les Blancs, désormais prisonniers de guerre, bientôt dirigés sur Lyon avant d’être envoyés dans les stalags outre-Rhin. De l’autre, les Noirs sont rassemblés et massacrés à la mitrailleuse. Le lendemain, les cadavres sont jetés à la hâte par des habitants de Chasselay dans une fosse commune.

Quelques temps plus tard, Jean Marchiani, secrétaire général de l’Office départemental des mutilés, combattants, victimes de la guerre et pupilles de la nation, essuie le refus du gouvernement de Vichy (qui craint de déplaire à l’occupant allemand) d’accorder un budget à la construction d’un cimetière.  Il débourse alors à titre personnel l’argent nécessaire pour l’acquisition d’un terrain. C’est en 1942 seulement que Vichy accepte qu’on puisse rassembler les corps, offrir à ces martyrs une sépulture décente et construire pour cela un « tata ». En langue oualof, le mot désigne une enceinte fortifiée, qui devient ici une enceinte sacrée pour des guerriers morts au combat. Sur 785 m², avec des murs en terre ocre rouge et un portail chargé de masques africains, le tata reproduit le modèle traditionnel des cimetières soudanais. Il est inauguré le 8 novembre 1942, trois jours avant que les Allemands ne franchissent la ligne de démarcation. Il abrite 196 tombes : 194 de soldats coloniaux (plusieurs sont originaires de colonies françaises autres que le Sénégal), musulmans pour la plupart, et 2 de combattants étrangers.

L’histoire est d’autant plus tragique que ce sacrifice était sans doute inutile et peut-être la conséquence d’un grave dysfonctionnement de la transmission des informations. L’ordre par Pétain de cesser les combats avait déjà été donné et Lyon avait été déclarée « ville ouverte » – c’est-à-dire qu’elle n’opposerait plus aucune résistance – le 18 juin par le maire de Lyon Édouard Herriot. L’événement n’eut d’ailleurs qu’un retentissement limité. La Vie lyonnaise par exemple y consacra 10 lignes à l’occasion du premier anniversaire des combats de Montluzin. Le général Frère gouverneur militaire de Lyon, était venu sur les lieux pour fleurir les tombes. Décrété nécropole nationale en 1966, le tata de Chasselay est aujourd’hui un lieu de mémoire, trop discrètement mis en valeur aux yeux de certains, même si des cérémonies franco-sénégalaises s’y déroulent régulièrement, notamment le 11 novembre.

 

Source : La Vie lyonnaise, n° 967, 28 juin 1941.

 

(M. P. Schmitt)

 


Le 25e RTS photographié par un soldat allemand le 20 juin 1940

© collection Baptiste Garin

samedi 17 février 2024

Arts

Un vernissage d’aquarellistes

Plusieurs fois par an, la municipalité examine la question des subventions qu’elle entend accorder aux sociétés littéraires et artistiques. Ainsi, la Société des Beaux-Arts, le Salon d’automne, l’Union régionale des arts plastiques et d’autres touchent des subsides précieux en ces temps de restrictions en tous genres. En même temps, ils leur permettent d’entretenir une visibilité sociale et artistique qui les conforte dans la pratique de leur passe-temps favori.

Dès que commence à s’estomper la mauvaise surprise de la première occupation, la Société des Aquarellistes lyonnais dispose donc de quelques moyens pour organiser à partir du 1er février 1941 et pendant un mois,  dans la galerie du décorateur Roger au 26 rue de la République, le vernissage de leur 7e salon. Cette cérémonie se déroula « de façon tout intime et sans aucun discours », rapporte La Vie lyonnaise. Douze artistes sont présents, 8 hommes et 4 femmes, tous à deux exceptions près d’âge respectable : 59 ans en moyenne chez les messieurs, 55 chez les dames. Il y a là Antoine Barbier, fondateur de la Société en 1934, ancien combattant médaillé de 82 ans, membre de l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Lyon. Ayant passé de longues périodes en Afrique du Nord, il peint parfois à la manière d’un  orientaliste. Les musées lyonnais conservent plusieurs de ses œuvres. Sont présents à ses côtés : Luc Barbier (son fils), Ernest Berthier, Jean Galland, Hippolyte Lety, Robert Rolland, Claude Villeton, Eugène Villon. Ce dernier, cofondateur de la Société en 1934, a lui aussi vécu en Afrique du nord, ce dont certaines de ses toiles portent la trace. Plusieurs de ses œuvres sont conservées au musée des Hospices civils de Lyon. Dans le groupe des dames se côtoient Marthe Chambard-Villon, Léonie (dite « Lily ») Humbert-Vignot, Yvonne Récamier et Marie Saubiez-Euler.

Tous ces aquarellistes pratiquent une peinture esthétiquement conservatrice, figurative et d’inspiration  impressionniste, étrangère et même hostile à l’art moderne tel qu’il a marqué les premières décennies du vingtième siècle. Ils excellent dans les petits formats, qui représentent des fleurs en vase, des chaumières sous la neige, des paysages apaisants de la campagne autour de Lyon, des ponts et des péniches sur le Rhône et la Saône, des scènes de la vie quotidienne dans les quartiers populaires.  À la suite du premier article qui donne les informations sur ce vernissage, un journaliste spécialiste des questions artistiques dans la revue signe de ses initiales (Ch. B., sans doute Charles Bobenrieth) un second article, fulminant contre les écervelés prétentieux, qui ne connaissent rien au métier de peintre qu’ils feraient bien d’apprendre. Ces jeunes gens incultes « aux noms bien  bizarres », qui prétendent tout révolutionner, sont apparentés aux « fauves, dadas et autres surréalistes », avec des accents qui évoquent ceux de l’exposition de l’« art dégénéré » (Entartete Kunst) de Munich en juillet 1937. Ils ont organisé de leur côté une exposition de leurs œuvres dans un magasin (un ancien dispensaire) de la rue de l’Hôtel-de-Ville. Ce dévoiement de l’art pictural, caractéristique de « l’ère de l’improvisation, du système D et – pour tout dire – du “culot″ » apparaît d’autant plus intolérable au rédacteur de l’article, que la jeunesse régénératrice est précisément un thème de prédilection pour la Révolution nationale du Maréchal. Que ne s’inspire-t-elle de peintres comme Gérard Ambroselli, auteur de La vie du maréchal Pétain, qui s’était vu confier « l'imagerie du maréchal » regroupant à Vichy les artistes officiels chargés de multiplier les portraits du chef de l’État en illustrant les valeurs intemporelles de l’art véritable ?

 

Sources : La Vie lyonnaise n° 957, 8 février 1941 ;  Dictionnaire des Académiciens de Lyon,  Éditions de l’Académie, 2017.

(M. P. Schmitt)

 

Antoine Barbier, son épouse Lucie Amadieu et sa famille, c. 1930