samedi 30 septembre 2023

Délinquance

 Marché noir et système D

« Toutes les mesures sont prises pour faire disparaître le marché noir et les exploiteurs de la misère humaine seront sévèrement punis ». « Une bande d’étrangers faisaient à Lyon du “commerce noir” ». Les expressions « commerce noir » et « marché noir » apparaissent dès l’automne 1940, pour désigner les conséquences aussi clandestines qu’inévitables des restrictions qui frappent Lyon comme l’ensemble du territoire national.

Pendant toute l’année 1941, elles restèrent en concurrence. Sous les titres « Le commerce noir », « La répression du commerce noir » ou « La lutte contre le commerce noir », le Salut public propose une rubrique régulière consacrée aux exploits de la Sûreté lyonnaise « sous la vigoureuse impulsion de son chef B. Cussonac ». Les saisies concernent des produits alimentaires (poulets, lapins, moutarde, 3 tonnes et demi de blé décortiqué Boulgour, une valise contenant 10 kg de chocolat) mais aussi un assortiment de produits illégalement stockés ou vendus : sulfate de nickel, papier carbone, un million de lames de rasoir de marque Cicam, fourrures, savonnettes, savon à barbe, huile d’auto, 5918 paires de chaussures, 790 kilos de pointes et de clous.

À chaque fois sont donnés, avec une certaine délectation antisémite, le nom et l’adresse des individus appréhendés, dont le patronyme dit assez l’origine : Tcherlow Bron, 13, rue des Capucins ; Schindler Moïsen 10, rue des Capucins ; Joachim Bloch, 13, rue Romarin ; Fresco William-Jacob, 16, rue Burdeau ; Agen Israël, 2, rue Jean Carriès ; Christmann Henri, rue Constantine ; Swirc Pinchès, 46, rue du Bon Pasteur ; Halpern David, 5, rue d’Auvergne ; Schiffeldrim David, 11, rue Burdeau ; Mazonina Hazar, rue de Créqui ; Nerguisian Dikran, rue de Bonnel ; Roux-Paris Honoré, 15, rue Paul-Bert.

Les pentes cosmopolites et interlopes de la Croix-Rousse, où sont concentrés les réfugiés polonais, d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient (sans autres perspectives professionnelles que le commerce) sont le terrain de chasse de prédilection des inspecteurs. Mais quelques coups de filet concernent aussi des commerçants bien français de la Presqu’île, coupables de tenir une double comptabilité et de réaliser des bénéfices exorbitants : l’honorable maison de tissus Houzet, 20 place Tolozan ; ou le restaurant « le Grillon » rue des Archers, qui, hors menu, facture 30 francs une tartelette aux fraises qui vaut 2fr. 50 chez les pâtissiers.

L’expression « commerce noir » disparaît soudainement et totalement en 1942 pour laisser la place à celle qui est restée associée à l’histoire de l’Occupation. Si commerce noir et marché noir sont synonymes, il faudrait en revanche les distinguer du « Système D ». Le marché noir est une déplorable importation (Schwarzmarkt, black market) ; le Système D est un pur produit du génie français. Hélas ! on oublie que le fameux D n’est pas l’initiale du mot « débrouille » mais celle « du général Désaleux [1851-1937] qui mit en valeur la supériorité des obus et balles tronconiques augmentant la portée des projectiles ». Le Salut public déplore que « l’expression, outrancièrement vulgarisée, [se soit] évadée du cadre où elle devrait être maintenue ».

On se débrouille… Tu parles ! Le système D. permet à ce bistrot de fermer portes et volets à l’heure de la soupe du soir et d’accueillir par l’allée, des client plus sérieux qui dévorent et boivent, à coups de billets de banque, des menus sans tickets. […] Vous n’avez pas d’essence ? Attendez, j’ai un ami bien placé qui vous remettra des bons. C’est un peu cher, mais dame, il faut bien se débrouiller.

Et de mettre en garde : « Le système D, sous ces formes diverses, conduira beaucoup de gens dans les geôles ».

 

Sources : Le Salut Public, 20 septembre et 26 octobre 1940, 1er et 10 février, 5 15 et 29 mars, 9 avril, 26 mai, 11 juin 1941. « Le Vieux système D », 29 mars 1941.

 

 


samedi 23 septembre 2023

Modes

 L’art de la toilette selon Marguerite Jardel

Pendant l’Occupation, Marguerite Jardel (qui souvent signe ses articles « Marguerite de Saint-Aubin ») tint dans le Salut public une rubrique consacrée à la mode, qu’elle associait à d’autres concernant « la maison » ou « la table familiale ». De périodicité saisonnière, la rubrique fut suffisamment suivie par les lectrices pour ne jamais disparaître des pages du journal. Agrémentée de croquis bien tournés, elle visait de fait un triple objectif : donner aux Lyonnaises les échos de la création de mode parisienne ; fournir des conseils pratiques aux ménagères pour les encourager à confectionner elles-mêmes leurs vêtements de façon économique ; faire valoir une image de l’élégance et de la distinction à la française.

Les grands couturiers ont leurs ateliers à Paris. Au fil de ses articles, Marguerite Jardel en cite une vingtaine. Missionnée par son journal lyonnais, saison après saison, elle se rend à Paris pour voir leurs collections, dont elle rend compte avec la fierté de promouvoir un luxe, certes fragilisé, mais proprement français. On goûte au charme de la robe à double capuche proposée par Lanvin ou les jupes culottes de Worth impeccables de simplicité. Rochas crée de jolis sacs en toile, Patou soigne les petits budgets, Raphael met sous une veste noire, « un jupon violet brodé de gris, et dessous une ravissante culotte collante en jersey gris perle », etc. Schiaparelli, Bruyère, Paquin, Maggy Rouff, Heim, Jacques Fath, Molyneux, Piguet, d’autres encore, rivalisent d’ingéniosité pour assurer à Paris sa réputation de capitale du bon goût, Lyon ne pouvant en la matière que tenir un rôle de modeste épigone. C’est seulement en mai 1944 que la tendance se modifia quelque peu et de façon temporaire : le comité de la Foire par exemple, dont le siège se situe passage Ménestrier, ouvrit « amicalement » ses portes aux « Trois Hirondelles de Paris », un groupement de l’industrie française de la couture, pour la présentation de ses  modèles.

Presque à l’opposé, mais de façon complémentaire, la chronique de Marguerite Jardel défend et illustre  le système D mis au service des Lyonnaises pour les aider à résoudre leurs problèmes pratiques de maîtresses de maison, celles qui doivent veiller à leur tenue, sans trop dépenser toutefois. La récupération astucieuse des matériaux est l’aspect le plus visible de cet état d’esprit. Avec les vieux bas qu’on ne peut même plus raccommoder, on confectionne un ramasse-poussière qu’on fixe sur un manche à balai. Les dessous usagés se recyclent en excellentes doublures. Les conseils de couture s’adressent d’ailleurs à des femmes qui, pour beaucoup d’entre elles, avaient suivi un enseignement ménager inscrit au programme des établissements scolaires féminins. Le vocabulaire est précis, technique : ce n’est pas n’importe comment qu’on « brode des gants ou des pantoufles », qu’on « accommode des restes de tissus », qu’on dessine le patron d’une « bonne culotte en laine » ou d’un « matelassé » qui tiennent chaud l’hiver. De la même façon, on recherche des recettes cosmétiques naturelles, adaptées aux restrictions du moment et bénéfiques pour la santé de la famille. Les dames sont invitées à utiliser un démaquillant qu’elles confectionnent elles-mêmes à base de verveine. Les crèmes à base d’huile d’amande douce, de racine de guimauve ou d’amidon, tout comme la pommade de concombre, sont vivement recommandées. On apprend à se laver sans eau chaude ni savon.

Mais – là est peut-être l’essentiel – les articles de la journaliste dépassent le débat esthétique pour développer un propos moral conforme aux grands principes fixés par le Maréchal. Ils dessinent une image de la Femme, celle qui en ces jours difficiles se tient « debout », la « reine de la maison » qui, une fois achevées les tâches ménagères, s’habille pour le soir afin de recevoir dignement « ceux qui nous aiment » ou s’asseoit au coin du feu  pour lire un bon livre. Ce type-idéal de la femme d’intérieur, fondé sur une culture de la beauté (le goût étant « le sentiment du beau »), de l’hygiène et de « l’épanouissement de l’être », se construit autour des notions d’« harmonie », de « discrétion », de « tact », de « charme moral », de « bon ton » et de « sagesse ». Sans surprise, se trouvent vivement condamnées les jeunes « dévergondées » sans chapeau, qui portent des shorts indécents et enfourchent des bicyclettes en laissant voir leurs « cuisses et le reste ». Ces jeunes femmes qui parcourent « nos rues déshabillées » illustrent de triste façon une « France déchue ». Que ne sont-elles semblables aux jeunes filles de la JOC, qui à la fin juin 1942 défilent dans Lyon vêtues d’une « simple jupe marine » et d’une « blouse blanche », coiffées de leur « petit béret gentiment posé sur leur chevelure bien ordonnée » !

 

Sources :  Le Salut public, 1941 à 1944 ; Didier Grumbach, Histoires de la mode, Éditions du Regard, 2008. 

[M. P. Schmitt]

 

    Dessin du caricaturiste villeurbannais                      Marinette à Fourvière, septembre 1944

    Teyvar (Jean Ravet), mars 1941

mercredi 6 septembre 2023

Sport

 Le Rhône sportif

 

« Le Rhône Sportif Terreaux » fut créé en 1919 par le père Antoine Firmin, réunissant la Vaillante de Saint-Pothin et la Jeanne d'Arc de la Rédemption, les cercles sportifs de deux paroisses du 6e arrondissement. Il tenait son nom de l’adresse de son siège social, 21, rue d’Algérie. Il louait divers terrains, dont le stade des Channées, dans le quartier de la Mouche, avant de s'installer à Villeurbanne au Pré Saint-Jean, aujourd'hui rebaptisé stade de lAbbé Firmin. Ce club existe toujours, sous le simple nom de « Rhône Sportif »,

Pendant l’entre-deux guerres, le RST fut le fleuron de « la vaste famille sportive et catholique » lyonnaise. Ce fut une des sociétés sportives les plus importantes de Lyon et de la FGSPF (Fédération gymnastique et sportive des patronages de France). En 1939, il comptait 600 membres dont 350 furent mobilisés, parmi lesquels son directeur, l’abbé Curtelin, et son président, Charles Dessertenne. En 1940, le RST déplorait deux tués au combat, une dizaine de disparus, six blessés et une trentaine de prisonniers. Il s’occupait d’envoyer des colis à ces prisonniers et veillait à l’épanouissement intellectuel de ses jeunes sociétaires au sein d’une structure plus vaste, qui accueillait également des scouts et divers mouvements catholiques : le cercle « Le Rhône », présidé par l’industriel et académicien de Lyon Mathieu Varille.

En effet, l’œuvre du RST ne se résumait pas aux succès sportifs de son équipe première de rugby, qui opérait en 1re série ; de sa section de football, la plus importante quant à l’effectif, championne de France FGSPF ; de ses équipes de basket, de cross, d’athlétisme, de tennis ou de hockey. C’est ce que souligne Marcel Curtelin, revenu du front, sa soutane ornée du ruban de la croix de guerre à la suite d’une citation obtenue devant Dunkerque :

Nous n’avons pas été pris au dépourvu par l’orientation nouvelle que veut donner le gouvernement à la jeunesse française. Depuis toujours nous nous sommes préoccupés à la fois de la formation morale et de la formation physique de notre jeunesse. […] Il ne s’agit plus d’être léger, railleur, sceptique, folâtre. Dieu, la nature, le travail, le mariage, l’enfant, tout cela est sérieux. Le sport doit être un tremplin, une école d’énergie, de courage, de volonté et de loyauté.

Quant à la formation morale et physique des jeunes Lyonnaises, elle n’était apparemment pas du ressort du Rhône Sportif.

 

Sources : Mgr Étienne-Marie Bornet, Le Père Firmin, Chronique Sociale de France, 1952 ; Le Salut Public, 6 janvier et 9 octobre 1940.

 

 

Antoine Firmin (1876-1935)