Marché noir et système D
« Toutes les mesures sont prises pour faire disparaître le marché noir et les exploiteurs de la misère humaine seront sévèrement punis ». « Une bande d’étrangers faisaient à Lyon du “commerce noir” ». Les expressions « commerce noir » et « marché noir » apparaissent dès l’automne 1940, pour désigner les conséquences aussi clandestines qu’inévitables des restrictions qui frappent Lyon comme l’ensemble du territoire national.
Pendant toute l’année 1941, elles restèrent en concurrence. Sous les titres « Le commerce noir », « La répression du commerce noir » ou « La lutte contre le commerce noir », le Salut public propose une rubrique régulière consacrée aux exploits de la Sûreté lyonnaise « sous la vigoureuse impulsion de son chef B. Cussonac ». Les saisies concernent des produits alimentaires (poulets, lapins, moutarde, 3 tonnes et demi de blé décortiqué Boulgour, une valise contenant 10 kg de chocolat) mais aussi un assortiment de produits illégalement stockés ou vendus : sulfate de nickel, papier carbone, un million de lames de rasoir de marque Cicam, fourrures, savonnettes, savon à barbe, huile d’auto, 5918 paires de chaussures, 790 kilos de pointes et de clous.
À chaque fois sont donnés, avec une certaine délectation antisémite, le nom et l’adresse des individus appréhendés, dont le patronyme dit assez l’origine : Tcherlow Bron, 13, rue des Capucins ; Schindler Moïsen 10, rue des Capucins ; Joachim Bloch, 13, rue Romarin ; Fresco William-Jacob, 16, rue Burdeau ; Agen Israël, 2, rue Jean Carriès ; Christmann Henri, rue Constantine ; Swirc Pinchès, 46, rue du Bon Pasteur ; Halpern David, 5, rue d’Auvergne ; Schiffeldrim David, 11, rue Burdeau ; Mazonina Hazar, rue de Créqui ; Nerguisian Dikran, rue de Bonnel ; Roux-Paris Honoré, 15, rue Paul-Bert.
Les pentes cosmopolites et interlopes de la Croix-Rousse, où sont concentrés les réfugiés polonais, d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient (sans autres perspectives professionnelles que le commerce) sont le terrain de chasse de prédilection des inspecteurs. Mais quelques coups de filet concernent aussi des commerçants bien français de la Presqu’île, coupables de tenir une double comptabilité et de réaliser des bénéfices exorbitants : l’honorable maison de tissus Houzet, 20 place Tolozan ; ou le restaurant « le Grillon » rue des Archers, qui, hors menu, facture 30 francs une tartelette aux fraises qui vaut 2fr. 50 chez les pâtissiers.
L’expression « commerce noir » disparaît soudainement et totalement en 1942 pour laisser la place à celle qui est restée associée à l’histoire de l’Occupation. Si commerce noir et marché noir sont synonymes, il faudrait en revanche les distinguer du « Système D ». Le marché noir est une déplorable importation (Schwarzmarkt, black market) ; le Système D est un pur produit du génie français. Hélas ! on oublie que le fameux D n’est pas l’initiale du mot « débrouille » mais celle « du général Désaleux [1851-1937] qui mit en valeur la supériorité des obus et balles tronconiques augmentant la portée des projectiles ». Le Salut public déplore que « l’expression, outrancièrement vulgarisée, [se soit] évadée du cadre où elle devrait être maintenue ».
On se débrouille… Tu parles ! Le système D. permet à ce bistrot de fermer portes et volets à l’heure de la soupe du soir et d’accueillir par l’allée, des client plus sérieux qui dévorent et boivent, à coups de billets de banque, des menus sans tickets. […] Vous n’avez pas d’essence ? Attendez, j’ai un ami bien placé qui vous remettra des bons. C’est un peu cher, mais dame, il faut bien se débrouiller.
Et de mettre en garde : « Le système D, sous ces formes diverses, conduira beaucoup de gens dans les geôles ».
Sources : Le Salut Public, 20 septembre et 26 octobre 1940, 1er et 10 février, 5 15 et 29 mars, 9 avril, 26 mai, 11 juin 1941. « Le Vieux système D », 29 mars 1941.


