Paroles d'un replié : André Billy
Rien ne prédisposait André Billy
(1882-1971) à vivre à Lyon pendant quatre ans. Seul son refus, avec l’équipe du
Figaro où il menait une carrière de journaliste, de toute collaboration avec l’occupant
allemand, le contraignit à quitter Paris pour se replier en zone non occupée à presque
soixante ans. Élève des jésuites et familier de la vie littéraire parisienne,
ami personnel d’Apollinaire, de Paul Léautaud ou d’André Rouveyre, cet homme de
lettres, romancier et critique littéraire, composa une œuvre prolifique, dans
laquelle prennent place aussi quatre épais volumes de souvenirs. Durant son
séjour lyonnais, il rédigea des biographies sur Balzac, Sainte-Beuve et
Diderot. Son élection à l’Académie Goncourt en 1943 fut retardée jusqu’à l’année
suivante, quand fut levée l’opposition des académiciens qu’il avait accusés de collaboration.
Propriétaire depuis plus de dix ans d’une
villa à Barbizon et très attaché à la ville de Fontainebleau, on comprend que le petit
logement de la place des Terreaux, de surcroît assez éloigné des locaux du
Nouvelliste rue de la Charité où était hébergée la rédaction du Figaro, ait pu
parfois lui inspirer quelque irritation contre une situation matérielle,
professionnelle et intellectuelle des plus inconfortables.
Quand j’étais lyonnais… Premier contact
Le 5 septembre 1940 au matin, la caravane
du Figaro quittait Clermont-Ferrand et s’engageait sur la route de
Thiers et de Feurs où nous avions été précédés quelques jours plus tôt par un
premier échelon chargé de préparer notre
installation à Lyon. À la fin de l’après-midi, après avoir un peu hésité à
l’Arbresle entre les deux itinéraires qui se présentaient, nous atteignîmes
Lyon par Limonest et Champagne-au-Mont-d’Or. Que de fois, du haut de Vaise, la
grande ville m’était apparue, quand je descendais de Paris vers la Provence et
vers Marseille ! Elle m’apparaissait de nouveau, et, de nouveau, j’étais
saisi par le caractère d’immensité austère qui, en France, n’appartient qu’à
elle et qui, dans mon souvenir, la rend comparable à Londres, mais sous une
toute autre lumière. La lumière de Lyon ! Je la retrouvais un peu lourde,
un peu jaune, et tellement belle, tellement picturale, tellement différente de
la lumière électrique et blanche qui
règne sur la Loire et sur la Seine. Mais aussi combien notre état d’âme ressemblait peu à celui qui était le nôtre
quand nous allions à Lyon, avant la guerre pour y manger le saucisson
chaud et la poularde et en repartir le
lendemain déjeuner à Vienne et coucher à Marseille où nous attendait la bourride
traditionnelle.
Fini le bon temps de l’insouciance et de
la gastronomie ! La défaite était sur nous et nous empoisonnait l’âme, à
en vomir. Que nous réservait Lyon ? Quelle y serait notre vie ?
Pourrions-nous y travailler ? Combien de temps s’y prolongerait notre
exil ? Ces questions obsédantes ne nous permettaient pas de penser à autre
chose.
On nous avait dit :
« Rendez-vous au Nouvelliste, rue de la Charité. C’est tout près de
l’hôtel des Postes. » À partir de cinq heures, les voitures du Figaro
s’alignèrent rue de la Charité et ce fut alors notre premier contact avec les
escaliers lyonnais. Je crois que les escaliers sont, à Lyon, ce qui, dès
l’abord, rebute le plus le Parisien, et le fait est qu’ils sont terribles, ces
escaliers de pierre, généralement privés d’ascenseurs. L’escalier du Nouvelliste
ne devait d’ailleurs pas tarder à m’apparaître comme d’une montée
relativement facile à côté de celui du logement
qui nous échut :
- Vous verrez, me dit Masson-Forestier,
chef de la publicité du Figaro, à qui incombait la corvée de nous
répartir entre les divers logis que, non sans mal, il avait réussi à nous
trouver, car la crise du logement sévissait déjà du fait de l’afflux des
réfugiés, vous verrez, on se croirait dans une cathédrale. C’est très curieux.
- Où est-ce ?
- Place des Terreaux, dans la maison du
restaurant Rivier.
Place des Terreaux, le restaurant Rivier…
À ces mots s’évoqua aussitôt pour moi, une grande table d’hôtes où des soyeux
mangeaient en silence et où on se passait entre les plats des pots de verre
blanc pleins de crème fraîche. Ces pots de crème m’avaient tellement frappé,
lors de mon premier séjour à Lyon, bien avant la guerre de quatorze, que
pendant huit jours, je pris tous mes repas chez Rivier. Je ne connus que dans
la suite la mère Fillioux, la mère Brazier, Morateure, le Café Neuf, Francotte,
Garcin, etc. Et voilà que le hasard d’un billet de logement me ramenait à cette
place des Terreaux où, trente-cinq ans plus tôt, avait débuté mon initiation
lyonnaise !
Masson-Forestier ne nous avait pas
trompés, l’escalier de cette maison, une des plus connues du vieux Lyon et qui
appartient à la ville en vertu d’un legs stipulant que la croix sculptée dans
la façade devra toujours être respectée, l’escalier du 1 de la place des
Terreaux, dis-je, rappelle assez bien l’intérieur d’une tour d’église. Il est
en pierre, naturellement, avec des arcades à l’italienne dans le goût du siècle
où Lyon était la véritable capitale de la France. Sans doute l’immeuble fut-il
construit avant le palais de l’Hôtel de Ville, quand on créa la place des
Terreaux sur l’emplacement des fossés où les jeunes Lyonnais s’étaient, pendant
tout le Moyen Age et toute la renaissance, livrés à leurs ébats amoureux. Que
de supplices, que d’exécutions capitales on put contempler de la fenêtre de la
petite chambre que nous allions occuper. Comme j’ai le goût de l’histoire, la
montée du redoutable escalier m’en fut rendue moins pénible. Excellente
occasion, me disais-je, de relire Cinq mars et la fameuse scène de la
double décapitation ! De là-haut, mon premier coup d’œil fut pour chercher
au milieu de la place l’emplacement de l’échafaud.
Cette petite chambre, qui resta la nôtre
tout le temps de notre séjour à Lyon, était agréable, certes, par la vue qu’on
en avait sur la façade de l’Hôtel de Ville, celle du Palais St-Pierre, la
fontaine et la colline de Fourvière, mais elle nous plut aussi par sa
simplicité campagnarde. Nous avions appréhendé des draperies et des bronzes.
Grâce à Dieu, ces horreurs nous étaient épargnées. Et nos logeurs étaient
charmants. Ils devinrent vite nos amis. Ils le sont encore. La plupart de nos
camarades eurent avec leurs propriétaires des démêlés parfois fort
désobligeants. À cela aussi nous eûmes la chance d’échapper. Il est vrai que
les commodités manquaient de confort. On les avait laissés telles qu’elles
étaient sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Il nous apparut bientôt que
cela était conforme à l’esprit du vieux Lyon. , conservateur et paysan, et nous
en prîmes notre parti.
Ces escaliers lyonnais à l’italienne ne
constituent pas seulement pour les jambes et les poumons une rude épreuve, ils
offrent dans la mauvaise saison des inconvénients supplémentaires. La rue s’y
prolonge avec ses intempéries. Les averses les lavent à grande eau, ce qui,
étant donné l’incurie des concierges, peut d’ailleurs être considéré comme un
bienfait du ciel et la neige s’accumule contre les portes des appartements
qu’elle empêche d’ouvrir, ce qui surprend la première fois mais amuse ensuite
comme un accident pittoresque inhérent à la vie d’une grande cité montagnarde.
La proximité des Cévennes, du Jura et des Alpes, fait de Lyon une ville de
montagne. À qui l’a compris, le caractère montagnard de Lyon éclaire et
explique bien des choses.
Je me suis promis d’écrire la physiologie
comparée des concierges de Paris et de ceux de Lyon. J’espère tenir un jour ma
promesse, mais ce sera surtout pour avouer mon ignorance de ces derniers. J’ai
vécu deux ans et demi à Lyon dans une maison pourvue d’un concierge blafard à
qui je n’ai jamais eu l’occasion de dire un mot. À peine l’apercevais-je de
loin en loin, tapi dans l’anfractuosité qui lui servait de loge et où il se
tenait le plus souvent caché comme une bête sauvage. Le dimanche matin, il lui
arrivait de balayer l’escalier. Cette occupation, dont il s’acquittait avec un
dégoût bien explicable, vu l’état de saleté entretenue par les boîtes à ordures
de Rivier et le va-et-vient des locataires, l’absorbait à un tel point que son
balai rencontrait souvent mes pieds sur les marches et qu’il oubliait
régulièrement de s’en excuser. N’était-ce pas plutôt à moi de lui demander
pardon ? Dans le doute, je balbutiais quelques mots, malheureusement trop
bas pour qu’il pût les entendre. À la réflexion, je me décidai à croire qu’il
était sourd, ou bien qu’il détestait les Parisiens. Une hypothèse n’exclut pas
l’autre. En tout cas, ce concierge, dont toute la vie s’écoulait dans un trou
profond d’un mètre et empuanti d’affreux relents de poubelles, reste
inséparable pour moi de certains aspects de la vie lyonnaise que je me garderai
bien de ranger parmi les plus agréables.
Tel fut notre premier contact avec Lyon.
Si j’ai donné à croire qu’il ne nous enchanta pas tout à fait, je le déplore.
Pour peu que l’on consente à lire la suite de ces souvenirs, on s’apercevra
que, parmi tous les réfugiés qui lui demandèrent asile sous l’occupation, Lyon
n’eut sans doute pas d’admirateur plus sincère et plus zélé que moi.
André Billy, « Quand j’étais
lyonnais… », Concorde, mardi 1er et lundi 7 mai 1945
[M. P. Schmitt]
80 ans plus tard, la croix et la brasserie (ex-Rivier) sont toujours là