vendredi 23 juin 2023

L'ordre public

Représailles

Le 27 juillet 1944 à midi, une traction-avant grise venant du pont de la Guillotière s’arrête à l’angle de la rue Gasparin et de la place Bellecour, à la hauteur du café « Le Moulin à Vent ». Cinq hommes en descendent et sont immédiatement criblés de balles de mitraillette par des soldats allemands qui les attendaient. Les cadavres restèrent exposés au soleil pendant plusieurs heures, et il est fait brutalement interdiction aux passants qui avaient assisté à la scène, de les approcher.

Depuis plusieurs mois, et bien qu’encore très divisée, la Résistance avait multiplié les coups de force contre les collaborateurs, les miliciens et les troupes d’occupation. On a recensé 17 attentats à Lyon en 1942, mais le chiffre de 1943 est cinq fois supérieur, de même que celui qui concerne les sept premiers mois de 1944. Les hommes qui viennent d’être fusillés, à l’exception sans doute de René Bernard (un communiste de 29 ans, chauffeur de son état et qui semble n’avoir guère participé à la lutte armée), occupent tous dans la clandestinité des postes à responsabilités dans différents courants de la Résistance.

Gilbert Dru a vingt quatre ans. Étudiant à la faculté des lettres, il s’est impliqué dès 1940 à la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC) dans la résistance. Il joue un rôle particulièrement important dans Inter fac, une organisation qui vient en aide aux étudiants, ou encore dans la mise en place d’un réseau qui facilite le départ vers le maquis du Vercors de ceux qui refusent le STO. Sur de nombreux points, son action est compatible avec celle des communistes, en se fondant sur l’alliance de la foi chrétienne et de convictions républicaines et sociales. C’est dans cet esprit que Louis Aragon lui dédiera son poème La Rose et le réséda. La Gestapo le surprend à l’issue d’une réunion clandestine, à laquelle assiste également Francis Chirat, un employé de 27 ans, militant de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), animateur du mouvement « Ouvrier catholique » et de la revue Témoignage chrétien. Albert Chambonnet, un peu plus âgé, est capitaine d’aviation et responsable régional de l’Armée Secrète (AS). Léon Pfeffer est un militant communiste de 21 ans.

La veille de leur exécution, une bombe avait explosé au Moulin à Vent. Tout le monde savait que ce café était réquisitionné et que sa clientèle était composée principalement de membres de la Gestapo, de soldats allemands et de miliciens. L’attentat n’avait fait que des dégâts matériels, mais c’est l’arbitraire des autorités allemandes, probablement le chef de la Gestapo lyonnaise Klaus Barbie, qui fit sortir du fort Montluc et exécuter les cinq hommes en guise de représailles. Il s’agissait de frapper vite et fort, pour montrer que l’occupant n’hésitait pas à recourir à la terreur, quand il était attaqué. La Censure Militaire Allemande, puis la Censure Centrale imposèrent au préfet régional (André Boutémy, du 8 juin au 1er septembre 1944) de faire publier dans la presse le communiqué que voici :

 

 


Après avoir refusé une première fois, le préfet s’était finalement incliné devant les menaces allemandes. Ce que dit le communiqué est faux, car impossible : Dru et Chirat avaient été arrêtés dix jours auparavant, Bernard cinq, Pfeffer un mois et Chambonnet un mois et demi.

Le monument du Veilleur de pierre, à l’endroit exact où se situait le café, rappelle l’exécution des cinq martyrs. Il a été érigé en 1948, tandis qu’Édouard Herriot était redevenu maire de Lyon et que Félix Bertaux occupait le poste de préfet. On a donné le nom d’Albert Chambonnet à la rue qui aboutit place Bellecour (2e arr.) en longeant un des immeubles où s’était installée la Gestapo, et aussi à une rue de Bron. Un établissement scolaire et une rue (7e arr.) portent celui de Gilbert Dru. Le parc Pfeffer se trouve dans le 8e arrondissement. Villeurbanne possède une rue Chirat. Seul René Bernard n’a pas laissé de trace dans la topographie urbaine de Lyon ou de ses environs immédiats.

 

Sources :  Marcel Ruby, Résistance et Contre-Résistance à Lyon et en Rhône-Alpes, Éditions Horvath, 1995 ; Le Salut public, vendredi 28 juillet 1944.

 

[M. P. Schmitt]

 

CHRDLyon©

 

mardi 20 juin 2023

L' Université

 La mission des intellectuels

André Allix (1886-1966) commença après la Grande guerre une carrière de professeur agrégé d’histoire-géographie au lycée Ampère de Lyon et Champollion de Grenoble. Auteur d’une thèse sur l’Oisans et de plusieurs travaux concernant les Alpes, publiés dans la Revue de Géographie alpine, il est chargé de cours à l’Université de Lyon. Il obtient vite la chaire de géographie.

Pendant l’Occupation, il participa activement à la Résistance, notamment en hébergeant des étudiants. À partir de 1944, quand Lyon est libérée, il est nommé Recteur de l’Académie de Lyon, une fonction qu’il assura jusqu’en 1960. Parmi les nombreux honneurs dont il fut l’objet, il faut citer son titre de membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon à partir de 1946. L’Université lyonnaise lui témoigna une vive reconnaissance : plusieurs salles de l’Université Jean-Moulin portent son nom ainsi que la résidence pour étudiants du fort Saint-Irénée.

Voici un texte qu’il adressa à Enfin, la revue lyonnaise créée par le Front Patriotique de la Jeunesse, consacrée aux questions politiques, culturelles et sportives, et dont le siège se trouvait au 1, rue Jean-Fabre, place des Jacobins. Il est extrait d’un numéro daté par erreur du 11 novembre 1942, la date de publication véritable étant de la fin 1944. De son poste à hautes responsabilités administratives et en prenant une certaine hauteur de vue, il s’adresse aux étudiants, pour leur enjoindre de comprendre que le relèvement du pays réside dans l’action et le respect mutuel des intellectuels et des ouvriers.

 

Sources : Bruno Benoit, « André Allix », Dictionnaire historique de Lyon, Éditions Stéphane Bachès, 2010 ; « Allix André (1889-1966) », Dictionnaire historique des académiciens de Lyon, 1700-2016, dir. Dominique Saint-Pierre, 2017. 

[M. P. Schmitt]

 

L’Université et la vie

 Tous les partis de violence ont la haine de l’intelligence. À cette condition le mensonge, s’il est soutenu par la passion, peut momentanément prétendre à plus de force que la vérité.

Ainsi se pose éternellement le plus grave problèmes de la vie pour les sociétés humaines.

Pendant les phases de violence, la foule appelle les slogans passionnels, adore des idoles de chair et se rue au fanatisme. Le résultat est toujours le même, la souffrance, la destruction et la mort.

Pendant les phases de reconstruction, tous sont pris d’un immense appétit de savoir et de comprendre ; Alors entre en action le patient travail de la raison. Par essence elle est froide, impassible et sereine. Ses méthodes, la recherche, l’épreuve critique, la mémoire des grandes œuvres et des grandes époques, sont les fondements de cette connaissance, toujours incomplète mais chaque jour un peu accrue, que nous appelons la science. Elle informe, elle démontre, elle organise, elle édifie. Elle classe les valeurs et contrôle les enthousiasmes. Elle règle la vie de la Cité et tous les hommes ont besoin d’elle.

Ici paraît le rôle social du savant et de l’étudiant. Mais qu’ils se gardent d’en concevoir un orgueil d’initiés. Le Grand Prêtre des cultes secrets n’est qu’un des dirigeants du fanatisme, meneur caché des foules obscures. L’intellectuel ému par le « remords social », jadis croyait « descendre au peuple », montrait sa bonne volonté dans une candide ignorance de la solidarité des hommes. Le peuple, c’est tout le monde ; et le mot d’Université » n’a pas lui-même d’autre sens, il englobe le peuple entier. L’instruit n’est entre tous qu’un élément d’instruction ; et d’ailleurs, que sait-il sinon manœuvrer sainement l’outil intellectuel ? Or, s’il s’agit de bien manœuvrer un outil, l’ouvrier sur son propre terrain est à deux de jeu avec lui., dans le travail d’une vie, l’intellectuel et l’ouvrier ont tout à apprendre l’un de l’autre.

Il faut que l’étudiant songe sans cesse à l’écrasant effort du travailleur manuel, à cette « peine des hommes » sans laquelle aucun de nous ne vivrait. Il faut que le manuel trouve à élever sa dure vie par quelque chose de noble et d’exaltant comme le travail de l’esprit. L’idéal serait un homme complet, qui fût à la fois l’un et l’autre. Homo sapiens, homo faber : leur fusion éclaire d’un jour nouveau, pour les hommes, notre problème des « humanités ». Nous la verrons demain peut-être ; cela dépend de nous. Déjà les ruines de la Cité nous rendent par l’appel du besoin, le sentiment de l’intérêt commun.

André Allix

dimanche 18 juin 2023

Littérature

 Paroles d'un replié : André Billy

Rien ne prédisposait André Billy (1882-1971) à vivre à Lyon pendant quatre ans. Seul son refus, avec l’équipe du Figaro où il menait une carrière de journaliste, de toute collaboration avec l’occupant allemand, le contraignit à quitter Paris pour se replier en zone non occupée à presque soixante ans. Élève des jésuites et familier de la vie littéraire parisienne, ami personnel d’Apollinaire, de Paul Léautaud ou d’André Rouveyre, cet homme de lettres, romancier et critique littéraire, composa une œuvre prolifique, dans laquelle prennent place aussi quatre épais volumes de souvenirs. Durant son séjour lyonnais, il rédigea des biographies sur Balzac, Sainte-Beuve et Diderot. Son élection à l’Académie Goncourt en 1943 fut retardée jusqu’à l’année suivante, quand fut levée l’opposition des académiciens qu’il avait accusés de collaboration.

Propriétaire depuis plus de dix ans d’une villa à Barbizon et très attaché à la ville de Fontainebleau, on comprend que le petit logement de la place des Terreaux, de surcroît assez éloigné des locaux du Nouvelliste rue de la Charité où était hébergée la rédaction du Figaro, ait pu parfois lui inspirer quelque irritation contre une situation matérielle, professionnelle et intellectuelle des plus inconfortables.

 

 Quand j’étais lyonnais… Premier contact

 Le 5 septembre 1940 au matin, la caravane du Figaro quittait Clermont-Ferrand et s’engageait sur la route de Thiers et de Feurs où nous avions été précédés quelques jours plus tôt par un premier échelon  chargé de préparer notre installation à Lyon. À la fin de l’après-midi, après avoir un peu hésité à l’Arbresle entre les deux itinéraires qui se présentaient, nous atteignîmes Lyon par Limonest et Champagne-au-Mont-d’Or. Que de fois, du haut de Vaise, la grande ville m’était apparue, quand je descendais de Paris vers la Provence et vers Marseille ! Elle m’apparaissait de nouveau, et, de nouveau, j’étais saisi par le caractère d’immensité austère qui, en France, n’appartient qu’à elle et qui, dans mon souvenir, la rend comparable à Londres, mais sous une toute autre lumière. La lumière de Lyon ! Je la retrouvais un peu lourde, un peu jaune, et tellement belle, tellement picturale, tellement différente de la lumière électrique et blanche  qui règne sur la Loire et sur la Seine. Mais aussi combien notre état d’âme  ressemblait peu à celui qui était le nôtre quand nous allions à Lyon, avant la guerre pour y manger le saucisson chaud  et la poularde et en repartir le lendemain déjeuner à Vienne et coucher à Marseille où nous attendait la bourride traditionnelle.

Fini le bon temps de l’insouciance et de la gastronomie ! La défaite était sur nous et nous empoisonnait l’âme, à en vomir. Que nous réservait Lyon ? Quelle y serait notre vie ? Pourrions-nous y travailler ? Combien de temps s’y prolongerait notre exil ? Ces questions obsédantes ne nous permettaient pas de penser à autre chose.

On nous avait dit : « Rendez-vous au Nouvelliste, rue de la Charité. C’est tout près de l’hôtel des Postes. » À partir de cinq heures, les voitures du Figaro s’alignèrent rue de la Charité et ce fut alors notre premier contact avec les escaliers lyonnais. Je crois que les escaliers sont, à Lyon, ce qui, dès l’abord, rebute le plus le Parisien, et le fait est qu’ils sont terribles, ces escaliers de pierre, généralement privés d’ascenseurs. L’escalier du Nouvelliste ne devait d’ailleurs pas tarder à m’apparaître comme d’une montée relativement facile à côté de celui du logement  qui nous échut :

- Vous verrez, me dit Masson-Forestier, chef de la publicité du Figaro, à qui incombait la corvée de nous répartir entre les divers logis que, non sans mal, il avait réussi à nous trouver, car la crise du logement sévissait déjà du fait de l’afflux des réfugiés, vous verrez, on se croirait dans une cathédrale. C’est très curieux.

- Où est-ce ?

- Place des Terreaux, dans la maison du restaurant Rivier.

Place des Terreaux, le restaurant Rivier… À ces mots s’évoqua aussitôt pour moi, une grande table d’hôtes où des soyeux mangeaient en silence et où on se passait entre les plats des pots de verre blanc pleins de crème fraîche. Ces pots de crème m’avaient tellement frappé, lors de mon premier séjour à Lyon, bien avant la guerre de quatorze, que pendant huit jours, je pris tous mes repas chez Rivier. Je ne connus que dans la suite la mère Fillioux, la mère Brazier, Morateure, le Café Neuf, Francotte, Garcin, etc. Et voilà que le hasard d’un billet de logement me ramenait à cette place des Terreaux où, trente-cinq ans plus tôt, avait débuté mon initiation lyonnaise !

Masson-Forestier ne nous avait pas trompés, l’escalier de cette maison, une des plus connues du vieux Lyon et qui appartient à la ville en vertu d’un legs stipulant que la croix sculptée dans la façade devra toujours être respectée, l’escalier du 1 de la place des Terreaux, dis-je, rappelle assez bien l’intérieur d’une tour d’église. Il est en pierre, naturellement, avec des arcades à l’italienne dans le goût du siècle où Lyon était la véritable capitale de la France. Sans doute l’immeuble fut-il construit avant le palais de l’Hôtel de Ville, quand on créa la place des Terreaux sur l’emplacement des fossés où les jeunes Lyonnais s’étaient, pendant tout le Moyen Age et toute la renaissance, livrés à leurs ébats amoureux. Que de supplices, que d’exécutions capitales on put contempler de la fenêtre de la petite chambre que nous allions occuper. Comme j’ai le goût de l’histoire, la montée du redoutable escalier m’en fut rendue moins pénible. Excellente occasion, me disais-je, de relire Cinq mars et la fameuse scène de la double décapitation ! De là-haut, mon premier coup d’œil fut pour chercher au milieu de la place l’emplacement de l’échafaud.

Cette petite chambre, qui resta la nôtre tout le temps de notre séjour à Lyon, était agréable, certes, par la vue qu’on en avait sur la façade de l’Hôtel de Ville, celle du Palais St-Pierre, la fontaine et la colline de Fourvière, mais elle nous plut aussi par sa simplicité campagnarde. Nous avions appréhendé des draperies et des bronzes. Grâce à Dieu, ces horreurs nous étaient épargnées. Et nos logeurs étaient charmants. Ils devinrent vite nos amis. Ils le sont encore. La plupart de nos camarades eurent avec leurs propriétaires des démêlés parfois fort désobligeants. À cela aussi nous eûmes la chance d’échapper. Il est vrai que les commodités manquaient de confort. On les avait laissés telles qu’elles étaient sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV. Il nous apparut bientôt que cela était conforme à l’esprit du vieux Lyon. , conservateur et paysan, et nous en prîmes notre parti.

Ces escaliers lyonnais à l’italienne ne constituent pas seulement pour les jambes et les poumons une rude épreuve, ils offrent dans la mauvaise saison des inconvénients supplémentaires. La rue s’y prolonge avec ses intempéries. Les averses les lavent à grande eau, ce qui, étant donné l’incurie des concierges, peut d’ailleurs être considéré comme un bienfait du ciel et la neige s’accumule contre les portes des appartements qu’elle empêche d’ouvrir, ce qui surprend la première fois mais amuse ensuite comme un accident pittoresque inhérent à la vie d’une grande cité montagnarde. La proximité des Cévennes, du Jura et des Alpes, fait de Lyon une ville de montagne. À qui l’a compris, le caractère montagnard de Lyon éclaire et explique bien des choses.

Je me suis promis d’écrire la physiologie comparée des concierges de Paris et de ceux de Lyon. J’espère tenir un jour ma promesse, mais ce sera surtout pour avouer mon ignorance de ces derniers. J’ai vécu deux ans et demi à Lyon dans une maison pourvue d’un concierge blafard à qui je n’ai jamais eu l’occasion de dire un mot. À peine l’apercevais-je de loin en loin, tapi dans l’anfractuosité qui lui servait de loge et où il se tenait le plus souvent caché comme une bête sauvage. Le dimanche matin, il lui arrivait de balayer l’escalier. Cette occupation, dont il s’acquittait avec un dégoût bien explicable, vu l’état de saleté entretenue par les boîtes à ordures de Rivier et le va-et-vient des locataires, l’absorbait à un tel point que son balai rencontrait souvent mes pieds sur les marches et qu’il oubliait régulièrement de s’en excuser. N’était-ce pas plutôt à moi de lui demander pardon ? Dans le doute, je balbutiais quelques mots, malheureusement trop bas pour qu’il pût les entendre. À la réflexion, je me décidai à croire qu’il était sourd, ou bien qu’il détestait les Parisiens. Une hypothèse n’exclut pas l’autre. En tout cas, ce concierge, dont toute la vie s’écoulait dans un trou profond d’un mètre et empuanti d’affreux relents de poubelles, reste inséparable pour moi de certains aspects de la vie lyonnaise que je me garderai bien de ranger parmi les plus agréables.

Tel fut notre premier contact avec Lyon. Si j’ai donné à croire qu’il ne nous enchanta pas tout à fait, je le déplore. Pour peu que l’on consente à lire la suite de ces souvenirs, on s’apercevra que, parmi tous les réfugiés qui lui demandèrent asile sous l’occupation, Lyon n’eut sans doute pas d’admirateur plus sincère et plus zélé que moi. 

 

André Billy, « Quand j’étais lyonnais… », Concorde, mardi 1er et lundi 7 mai 1945

 

[M. P. Schmitt] 

 

 

80 ans plus tard, la croix et la brasserie (ex-Rivier) sont toujours là