Scoutisme et civisme
Lorsque le régime de Vichy se met en place, plusieurs mouvements de jeunesse à Lyon ont déjà pignon sur rue, après avoir connu de fortes turbulences au moment de leur formation. Composants importants de l’ordre social, auxiliaires de l’école dans sa mission éducative, ils participent à l’imagerie que se construit le nouveau régime, qui lui-même héritait des profonds changements du regard porté sur l’enfance depuis la fin du dix-neuvième siècle. Les scouts, majoritairement chrétiens, sont proches sur bien des points d’organisations comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC), la Jeunesse Étudiante Chrétienne (JEC) et la Jeunesse Agricole Chrétienne (JAC), mais ils s’adressent à une population plus jeune. Le scoutisme offre son idéal altruiste à un pays meurtri par la défaite militaire, l’hémorragie de ses forces vives retenues prisonnières en Allemagne et les restrictions de toutes sortes. La proximité des valeurs du scoutisme (ferveur, loyauté, sens de l’honneur, obéissance aux chefs, goût de la vie collective et de l’action au service des autres, hygiène corporelle et morale) avec celles revendiquées par la Révolution nationale, et son engagement dans la vie publique telle que la conçoivent les nouvelles autorités, lui seront reprochés pendant toute la deuxième moitié du siècle, au prix de nombreux et douloureux contresens. Ainsi vit-on les éclaireurs et scouts lyonnais acquérir une identité composite, où se mêlent l’héritage de Baden-Powell (uniforme spécifique, activités physiques et sportives, goût pour le campement dans une nature respectée, défiance pour l’intellectualisme desséchant, idéal de noblesse et sens de l’honneur, plaisir d’être ensemble aux veillées et pour le chant choral...) et leur présence dans les cérémonies patriotiques et religieuses en tant que corps constitué à la gloire du maréchal, par exemple lors de sa visite à Lyon les 18 et 19 novembre 1940, et des représentants de l’Ordre nouveau.
Plusieurs « groupes » scouts d’obédiences diverses, sont présents à Lyon. Depuis leur création, ils se composent de louveteaux (6 à 12 ans), d’éclaireurs ou de scouts (12 à 16 ans), de chefs, cheftaines et routiers qui ont plus de 16 ans. Les Éclaireurs de France (EDF) sont laïcs et siègent au 17 rue Neuve, les Scouts de France (SDF) catholiques ont leur siège au 22, quai Gailleton, les Éclaireurs Unionistes de France (EUF), protestants. Mais Vichy entend imprimer sa marque sur le mouvement en créant une entité d’inspiration plus nettement militaire et chrétienne que les autres : les Compagnons de France, qui s’installent au 5, rue des Capucins. Sur le modèle des Compagnons du Tour de France, ils se veulent intégralement français, ce qui ne les empêche pas de regarder ce que l’Allemagne avait imaginé avec la Jeunesse Hitlérienne.
La chronologie montre une évolution du mouvement, liée aux soubresauts de l’histoire intérieure du pays et aux bouleversements de la géopolitique. Cahin-caha pendant les mois qui suivirent la défaite de mai-juin 1940, les scouts pratiquèrent localement leurs activités habituelles. Mais au niveau national, une réorganisation générale du mouvement fut engagée par des dirigeants qui, notons-le, sont des hommes qui ont échappé à la captivité. Un Congrès de la jeunesse organisé à Randan (Puy-de-Dôme) tente de fédérer les diverses obédiences, tout en respectant l’indépendance de chacune. Cinquante-quatre compagnies de Compagnons de France sont créées. Le Maréchal et ses collaborateurs multiplient les déclarations élogieuses en direction des scouts, pour les assurer de leur rôle décisif dans le redressement du pays. On réunit les « éclaireurs français », lyonnais et « repliés », au 7 de la rue du Major-Martin. Éclaireurs et routiers sont mobilisés pour assurer le ravitaillement des réfugiés entre le centre ville et le palais de la Foire où ceux-ci sont regroupés. Ils distribuent le portrait du Maréchal dans les rues lyonnaises, participent à l’expédition des colis pour les prisonniers, etc.
Tout cela se confirme pendant l’année 1941, avec une inflexion religieuse et patriotique plus nette encore. Baden-Powell, « le grand chef du scoutisme » meurt le 8 janvier. Né en 1857 et donc sensiblement du même âge que le Maréchal, ses traits de grand-père digne rassurent. Comme Pétain, il avait été un officier supérieur engagé héroïquement dans le combat et désormais en charge d’organiser la jeunesse de tout un pays. Passionné par les moyens psychologiques de mettre de très jeunes gens au service de la patrie, il présente toutefois le défaut majeur d’être un sujet de l’empire britannique. La place tenue par le Livre de la jungle et Kim de Rudyard Kipling dans son bagage culturel peut apparaître à des Français comme une menace pour la légende des héros nationaux français. Et puis, Lord Baden-Powell est protestant, fils de pasteur... Or, il est capital pour Vichy d’affirmer la grandeur de la France catholique. D’où une nécrologie dans le Salut public, poliment élogieuse, du même volume que l’article consacré à une folle qui a étranglé ses deux voisines de chambre.
Georges Lamirand, secrétaire d’état à la jeunesse, vient à Lyon le 10 janvier 1941 pour rencontrer la jeunesse et la fédération du scoutisme français. C’est pour l’organisation « Jeune France », qui siège au 34 place Sathonay, l’occasion de donner un spectacle en lien avec les Chantiers de la jeunesse. D’autres grands rassemblements sont supervisés par l’Église, mais tous les scouts sont invités à y participer : ils sont 3000 à se masser place Bellecour en avril à l’occasion de la Saint-Georges, patron des scouts. D’ailleurs, une liste des groupements scouts autorisés est dressée en mai 1941, dans laquelle on pourrait s’étonner de voir figurer les Éclaireurs Israélites. Les mouvements participent le 11 mai aux cérémonies en l’honneur de Jeanne d’Arc au stade de Gerland et à la journée des mères à la fin du mois. On les voit nombreux à un rallye camp de détente et de formation en Isère, « dans nos campagnes ». Le 17 septembre, ils se rendent en nombre au pèlerinage du Puy-en-Velay à nouveau organisé par les Chantiers de la jeunesse. Lorsque Pétain revient à Lyon et assiste à une messe à Saint-Bonaventure fin septembre, les scouts lui font une haie d’honneur enthousiaste. On les retrouve à la messe des morts de Saint-Pothin, à la grande messe de minuit de Fourvière. Une grande « semaine du scoutisme » s’ouvre à Lyon : les participants sont invités à construire des chefs d’œuvre, destinés à être exposés au 48, rue de la République. Cette Semaine se clôt au tout-début décembre : 6000 scouts assistent aux cérémonies présidées par les autorités locales ou nationales. Périodiquement, les scouts organisent des goûters, le sapin de Noël est un moment important. Ils aident au déblocage en gare de Vaise de 600.000 colis destinés aux prisonniers, ils animent des rassemblements sportifs, leur sourire jovial et leur étrange chapeau servent même de publicité à la Loterie nationale.
Même type d’activités en 1942 : secours apporté aux blessés de l’avalanche de Saint-Colomban-des-Villards, déplacements régionaux en délégations pour assister à des pèlerinages, messe à Vichy à la mémoire de Pierre-Louis Gérin, commissaire national des éclaireurs décédé accidentellement, etc. Mais novembre 1942 marque le début d’un certain effacement du scoutisme dans la vie lyonnaise. L’armée et la police allemandes ont franchi la ligne de démarcation et se sont installés en ville, ce qui modifie sensiblement le climat social à Lyon. Bientôt la « relève » puis le STO opèrent des coupes claires dans le recrutement des chefs scouts, qui doivent choisir entre aller travailler en Allemagne ou s’y soustraire en passant clandestinement à la Résistance. L’occupant est devenu beaucoup plus suspicieux quant aux rassemblements qui pourraient faciliter des actions dirigées contre les intérêts allemands. Ainsi dans le Salut public, les informations sur le scoutisme, qui étaient de 2 en moyenne par semaine en 1941 et presque autant en 1942, vont-elles passer à 1 tous les 15 jours en 1943 et pour les six premiers mois de 1944.
Le scoutisme néanmoins ne disparaît pas de la région.Des liens demeurent par exemple avec les chefs prisonniers. Les Compagnons de France rassemblent plus de mille garçons pour débloquer 8000 tonnes de pommes de terre. Mais ce qui donne sens à la vie scoute, quand les sorties de fin de semaine et les camps sont devenus plus rares, ce sont une fois encore les cérémonies religieuses. À nouveau, la fête de Jeanne d’Arc est célébrée en grande pompe à l’église de la Rédemption. Le pèlerinage à N-D. du Limon rassemble de très nombreux jeunes. Plusieurs messes sont dites pour les prisonniers et les travailleurs lyonnais du STO. Le déclin est visible, même si le Salut public tente de ranimer la flamme en publiant le 21 juillet et le 3 août 1944 un article de synthèse signé « Avicenne et Ment » sur les valeurs fondatrices du mouvement. On mentionne presque par hasard une fête de groupe dans la salle Blanchon du 29, rue Auguste-Comte. Ce n’est que leur participation au sauvetage des victimes du bombardement anglo-américain (fin mai 1944, 650 morts) et au service funèbre dans la cathédrale Saint-Jean, que les scouts peuvent fièrement réaffirmer leur existence.
Source : Lyon-Soir / Le Salut public, années 1940-1944.
[M. P. Schmitt]
